Des fleurs, pour lui, c'est banal. Mais c'est ce que je vais lui offrir. Quelques graines, un peu de terreau humide. Je choisirai un coin à l'écart pour cette petite plantation personnelle, près d'un bosquet. Où? C'est un secret. Quelle fleur? Secret aussi. Les interventions sauvages dans sa flore sont interdites. Mais ce samedi n'est pas un jour comme les autres: Central Park a 150 ans, il mérite bien cet hommage discret. Car j'aimerais qu'il soit un peu à moi. Cet instinct de propriétaire est particulièrement déplacé, objectera-t-on, puisque le parc est à tout le monde et que chaque New-Yorkais le tient pour son bien propre: gratuit, ouvert à chacun à tout moment, offrant sa douceur et sa vaste splendeur.

La démocratie même, offerte dans le poumon vert, naturel et artificiel, de la ville des villes, championne hors catégorie de l'inégalité. Mais les démocrates même les plus endurcis en veulent toujours un peu plus. Plantez des graines, cependant, est un abus véniel. Moins grave que l'accaparement par cet inconnu, il y a vingt ans, qui construisait un peu partout des cabanes dans les arbres du parc, et n'a jamais été pris.

Une histoire de démocratie? Bien sûr, Central Parc permet à Manhattan de survivre, c'est la première de ses qualités: sans lui, l'île-ville serait vraiment folle, gravement. Mais un siècle et demi d'existence déroule aussi une métaphore du fonctionnement de cette société – sa part de réussite en tout cas – dans les luttes féroces et les jeux de pouvoirs.

New York, au début du XIXe siècle, n'avait que 60 000 habitants, concentrés dans le cône sud de Manhattan, là où est Wall Street. Puis les tourments européens ont jeté vers elle des immigrants par grandes vagues. En 1850, la population avait été multipliée presque par dix. Les rues et les maisons montaient vers le centre de l'île, selon un plan général qui avait été arrêté en 1811: un damier uniforme dessiné par 12 avenues du sud au nord, et 155 rues d'est en ouest. On avait bien prévu un modeste parc carré, Parade, vite mangé par la spéculation.

Vers 1850, effrayés par cette croissance urbaine inexorable, des New-Yorkais ont commencé à demander qu'un peu de nature soit sauvée des pelles et des pioches. L'ardent avocat d'un parc était Andrew Downing, le plus célèbre architecte paysagiste du pays, appuyé par quelques journaux. Et en 1853 – c'est l'anniversaire fêté aujourd'hui – le Conseil de ville a pris la décision radicale de préserver 342 hectares, entre la 59e et la 106e Rue (plus tard jusqu'à la 110e), la 5e et la 8e Avenue. Il lui avait fallu une solide dose de courage et de clairvoyance pour retirer d'un coup au marché immobilier glouton 17 000 parcelles à construire.

La ville a demandé à son ingénieur en chef de lui présenter un projet. Il s'est alors produit ce qui vient d'arriver à nouveau autour de la reconstruction du World Trade Center: une levée de boucliers. Les New-Yorkais voulaient un très beau parc, pas un champ. Un concours a été lancé. Trente-trois projets sont rentrés. Quand on a ouvert l'enveloppe du vainqueur, elle contenait les noms de Calvert Vaux, associé de Downing (tiens!), et de Frederick Law Olmsted, ancien journaliste et intendant des parcs de la ville (tiens, tiens!). Mais leur projet, comme le démontre ces jours une exposition au Metropolitan Museum, était vraiment le plus séduisant. Plus que celui de John Rink, dont l'entrée sur la 5e Avenue avait pour nom Geneva Gate…

L'aménagement du parc, qui fut une entreprise colossale, a duré vingt ans. Le terrain retenu était fait de marais et de collines rocailleuses, et il n'était pas inhabité. Les occupants les plus stables étaient les Indiens du village de Seneca. Ils ont été délogés, plus médiocrement compensés que les malins qui avaient en 1853 acheté de la terre en attendant la hausse des prix. Le parc, avant les travaux, avait ses vallées et ses collines, qui ont été entièrement remodelées: dix tonnes d'explosifs, dix millions de charretées de terre, quatre lacs, 36 ponts… Vaux, Britannique d'origine, penchait pour un grand jardin à l'anglaise qui apaiserait les tensions entre les classes sociales. Olmsted, patricien de famille, voulait un grand espace bucolique mieux préservé de la populace. Il fut même question un temps de mettre des portes à Central Park. La bourgeoisie fortunée obtint l'aménagement de larges allées où pourraient rouler ses calèches.

Mais le parc ne fut pas longtemps le privilège de l'élite. En 1863, il était déjà l'une des bases des émeutes contre la conscription inégalitaire de la guerre civile, que Martin Scorsese a décrites dans Gangs of New York.

L'existence du poumon vert fut ensuite celle d'un être vivant, avec ses épuisements et ses renaissances. Si New York est en crise, le parc se remplit de gueux qui n'ont que là pour vivre. Quand la dégradation atteint un niveau insupportable, des citadins se mobilisent pour sauver leur parc. C'est arrivé dans les années 30, sous la poigne de Fiorello La Guardia, maire charismatique. Puis à la fin des années 70, quand la ville sans un sou a confié son bien à une fondation, qui désormais pompe l'argent des très riches propriétaires dont les fenêtres donnent sur le parc, afin que le peuple puisse venir se prélasser sur les pelouses de son trésor. Sans aller manger bien sûr à Tavern on the Green: l'élite, qui a renoncé à ses calèches, conserve un ou deux privilèges…

Cet après-midi, avec mon terreau, je m'arrêterai un moment au bout du Mall, à Bethesda. Les percussionnistes du week-end seront là, comme toujours, sous leur arbre, infatigables. Les danseurs près de la statue de Beethoven. Les patineurs un peu plus bas, sur leur ovale de bitume, tournant sans fin sur leur musique syncopée, pour l'un des spectacles les plus séduisants de New York. Qu'est-ce que je vais faire avec ces graines?