Un été à…

New York, où l’on observe les oiseaux de Central Park

La Grosse Pomme est loin de n’être qu’un univers minéral. Central Park recense quelque 280 espèces d’oiseaux. Les «birders» ou ornithologues amateurs, en ont fait leur terrain de prédilection. Visite guidée avec la très avertie Leslie Day, 71 ans. Deuxième épisode de notre série sur les rituels urbains estivaux

A New York, ils se sont eux-mêmes baptisés les birders. Leur passion: observer les 280 espèces d’oiseaux qui vivent ou font halte à Central Park. Buse à queue rousse, conure veuve, rouge-gorge, héron, aigrette, colibri, pivert et faucon pèlerin: la diversité ornithologique de cette énorme tache verte au cœur de l’univers minéral de Manhattan laisse pantois. Les plus avertis ont même repéré des oiseaux moqueurs, une espèce traditionnellement du Sud.

Leslie Day, 71 ans, a enseigné la biologie à l’école primaire avant de prendre sa retraite. Aujourd’hui, c’est une inconditionnelle du birdwatching. A deux pas d’une statue du naturaliste allemand Humboldt trônant en face du Musée d’histoire naturelle, elle identifie rapidement un étourneau européen picorant sous un orme. Elle reste toutefois à distance, saisissant lentement ses jumelles. Un réflexe naturel chez les amateurs d’ornithologie pour éviter de chasser les volatiles.

De l’amour de Shakespeare

«Cette espèce est très commune en Amérique du Nord. Mais son histoire est fascinante, raconte-t-elle. De ce que l’on en sait, des amoureux de Shakespeare auquel un jardin est dédié au sein du parc, ont voulu que tous les oiseaux cités dans l’œuvre de l’écrivain britannique soient présents à Central Park. Ils ont lâché des centaines d’étourneaux dans la nature.»

Auteur d’un livre sur le sujet, Field Guide to the Neighborhood Birds of New York City, Leslie Day a grandi à deux pas de Central Park. Mais elle a vécu près de quarante ans sur un bateau amarré le long du Hudson en un lieu dénommé the Boat Basin. Pour elle, il est essentiel d’habiter près de l’eau, près des arbres et en milieu urbain. Elle incarne parfaitement les amateurs d’ornithologie qui ne quitteraient la Grosse Pomme pour rien au monde. Urbaine, mais connectée à la nature.

Une retraite salutaire

Pour elle comme pour des milliers de New-Yorkais, le birdwatching est une forme de yoga ou de méditation, une retraite salutaire de la frénésie de la ville: «Je peux avoir mille et un soucis, dès qu’un oiseau capte mon attention, j’oublie tout et me concentre sur l’instant présent.» Dans The Ramble, une partie très boisée de Central Park parcourue par un petit ruisseau dégageant une fraîcheur rare au cœur de la touffeur de juillet, des oiseaux viennent s’y abreuver. Dans cette Mecque de l’observation ornithologique, le brouhaha urbain s’évanouit comme par enchantement.

«En été, constate Leslie Day, il est moins facile de repérer des oiseaux qui se cachent dans les feuillages denses. Ils nourrissent leurs petits et préfèrent ne pas attirer l’attention.» Les bons ornithologues amateurs doivent avoir un œil de lynx et l’ouïe d’un chef d’orchestre. Un chant impromptu interrompt soudain le ruissellement de l’eau: «C’est un cardinal rouge», relève sans hésiter Leslie Day. La beauté de cet animal au plumage rouge vif l’a subjuguée. «Je me promenais régulièrement avec mon chien à Central Park. A chaque fois, le cardinal m’appelait. On était devenus amis. C’est ainsi que le birdwatching est devenu mon nouveau violon d’Ingres.»

Sur l’Atlantic Flyway

Leslie Day aime observer les oiseaux. Elle n’est pas membre de la New York Audubon Society pour rien. Cette organisation à but non lucratif, dont la mission est la préservation de la nature, fut créée en honneur du grand naturaliste américain d’origine française John James Audubon, réputé pour avoir peint la plupart des oiseaux d’Amérique dans ce qui est considéré comme une bible ornithologique outre-Atlantique, Birds of America.

«La saison la plus saisissante, c’est surtout le printemps», précise Leslie Day. Des millions d’oiseaux migrateurs empruntent l’Atlantic Flyway du sud au nord. De gigantesques nuées d’oiseaux survolent le ciel de New York et nombre d’entre eux, attirés par les parcs et rues arborisées de la ville, décident d’y faire une halte. A cette période, les New-Yorkais sont des milliers à s’agglutiner dans The Ramble pour observer jusqu’à 100 espèces par jour.

Une quasi-religion

Le birdwatching à Central Park, le long du Hudson ou de l’East River voire de Jamaica Bay, près de l’aéroport JFK, est une quasi-religion tant les gens qui s’y adonnent prennent leur activité au sérieux. Certains y consacrent des journées entières. Les sites internet diffusant des conseils abondent. Les birders eux-mêmes tiennent des registres détaillés sur le lieu, le moment et le type d’oiseaux qu’ils ont identifiés. En 2004, la décision d’une coopérative d’habitation de la prestigieuse Cinquième Avenue de Manhattan d’évacuer un nid de buses à queue rousse (red-tailed hawk) provoqua un tollé national et une forte mobilisation.

Le mâle, polygame, baptisé Pale Male, avait choisi d’installer le nid familial sur une corniche au sommet de la bâtisse. Mais ses habitants ne supportaient plus les déjections des volatiles sur le trottoir. L’affaire prit des proportions inimaginables. Sit-in avec télescopes numériques permettant d’observer en permanence le couple «Pale Male» et «Lola» squattant cette demeure bourgeoise de Manhattan, des torrents d’articles dans la presse. Les défenseurs des deux buses eurent gain de cause. On ne plaisante pas avec les oiseaux de Central Park. Les New-Yorkais, des urbains insensibles aux charmes de la nature? Les birders de la ville se font un plaisir de prouver le contraire.


A découvrir

Le très joli site internet de Leslie Day, leslieday.nyc, à la fois promotionnel et encyclopédique, sur la faune ailée de Central Park.

Plus pointu, voir aussi le site nycaudubon.org, consacré au même sujet, mais plus complet et destiné aux amateurs d’ornithologie déjà un peu éclairés.

En français, il vaut aussi la peine de s’intéresser à la page «Une oasis dans Manhattan: Central Park» de newyorkmania.fr., qui est un bon guide pour visiter les lieux qui abritent le sanctuaire ornithologique.


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