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Dans le fitness ConBody, New York, avril 2016.
© Emon Hassan

États-Unis

A New York, la mode du fitness «prison style» fait fureur

D’anciens détenus proposent, en plein Manhattan, des cours de musculation façon camp de redressement. La clientèle est à 70% féminine

Et si on faisait du fitness comme dans une prison? C’est ce que s’est dit un jour Coss Marte, un ex-trafiquant de drogue. Dans son club de sport ConBody, tout est fait pour rappeler l’univers carcéral: la lourde grille pour entrer dans la salle, les photos d’identité judiciaire, le logo, les dessins de fil barbelé sur les parois… et les coaches sportifs, tous d’anciens détenus avec un casier judiciaire bien rempli. De solides gaillards qui jouent aux gros durs et invectivent avec plaisir leurs pauvres victimes en train de transpirer de tout leur corps.

Une coach condamnée pour meurtre

Original, le concept a provoqué un engouement presque immédiat à New York. Coss Marte dispose déjà de deux locaux, et ConBody a même été hébergé pendant quelques semaines, cet automne, chez Saks, sur la prestigieuse 5e Avenue, à quelques pâtés de maisons de la Trump Tower. Le patron a pensé à tout: sur Internet, il offre des modules vidéo, pour 5 dollars par mois. «Nous avons déjà eu 20 000 clients, dont 5000 qui suivent nos cours sur Internet. Nous allons bientôt ouvrir un troisième local à Manhattan, et je suis en train de régler un partenariat avec Londres pour 2019», détaille fièrement Coss Marte, avec cette façon si particulière de rouler les «r».

Sur les 17 employés de Coss Marte, 13 sont d’anciens détenus

Sur Internet, on peut choisir son ex-prisonnier préféré en cliquant sur une fausse photo d’identité judiciaire. Tenez, Sultan Malik, par exemple, avec ses longues tresses. Devenu prof de fitness et mannequin, il a passé sept ans en isolement, précise sa courte bio. «Il est resté en tout 14 ans en prison, pour cambriolage et bagarres», complète Coss Marte, soucieux de se montrer transparent. Sur ses 17 employés, 13 sont d’anciens détenus. Deux ont même purgé des peines pour meurtre. «C’est le cas de Syretta, une de nos coaches. Arrêtée à 16 ans, elle a passé 22 ans derrière les barreaux.» Il ajoute: «Il y a seulement une catégorie d’anciens détenus avec lesquels je ne peux pas travailler: ceux qui ont été condamnés pour des crimes sexuels. Nos clientes sont surtout des femmes. Cela poserait des problèmes d’ordre psychologique.»

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Roi du deal à 19 ans

Né aux Etats-Unis mais issu d’une famille dominicaine, Coss Marte revient de loin. A 13 ans, poussé par des cousins, il se lance dans le trafic de drogue à Manhattan. A 19 ans, il est à la tête d’un petit empire. Il vend marijuana, crack et cocaïne et gagne près de 2 millions de dollars par an. Il vit dans le luxe. Des voitures clinquantes, des costumes chers, sept téléphones portables pour gérer ses clients. Puis il se fait arrêter, en 2009. A 23 ans, il est condamné à sept ans de prison, mais n’en purgera que quatre, libéré pour bonne conduite.

En prison, un médecin lui a fait peur: en surpoids, Coss Marte avait un taux de cholestérol trop élevé et de l’hypertension artérielle. Paniqué à l’idée de mourir «dans les cinq ans», il se met à faire du sport, avec les moyens du bord. C’est-à-dire avec pas grand-chose: son corps est son seul accessoire dans l’espace confiné de sa cellule. Le déclic lui vient surtout quand il est placé en isolement, après une violente altercation. Il saute, fait des flexions, des pompes, s’inspire d’exercices accomplis à l’armée. Il y prend goût, perd 31 kilos en six mois, et aide une vingtaine de détenus à maigrir et remodeler leur corps.

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Quand il sort de prison, il peine à trouver du travail à cause de son passé. Il ne se décourage pas. Au bout de neuf mois, il décide de monter sa propre salle de sport. Il élabore son concept, reçoit du soutien à travers des programmes de réinsertion, et récolte près de 200 000 dollars via Internet. C’est le début de l’aventure.

Des adeptes de «bad boys»

Il ouvre sa première salle en 2016, dans le Lower East Side. Le hasard veut que le local qui lui a été proposé, en sous-sol, se trouve à deux pas du coin de rue où il dealait. Le succès n’arrive pas tout de suite. Il a d’abord dû ramer, en distribuant des flyers dans les parcs et les métros. L’intérêt médiatique pour ce nouveau type de business, et le bouche-à-oreille ont fait le reste.

L’idée de proposer des séances de musculation et de cardio sans appareils séduit

Coss Marte

Sa clientèle est à 70% féminine. «Les clientes ont en moyenne dans les 25-35 ans. Mais des femmes plus âgées, comme ma mère, 63 ans, viennent aussi!» Le côté grisant, pour les adeptes de «bad boys», de devoir obéir aux ordres d’anciens criminels fonctionne. Les séries télévisées comme Orange is the New Black ou Prison Break ont contribué à attiser la curiosité pour le monde carcéral. L'aspect social, la participation à des efforts de réinsertion en donnant une seconde chance à des gens sortis de prison, est aussi pour beaucoup dans le succès du concept.

Coss Marte a également une autre explication: «L’idée de proposer des séances de musculation et de cardio sans appareils séduit. Les femmes sont parfois intimidées quand elles arrivent dans des grands centres de fitness où elles ne savent pas comment utiliser les poids et les machines.»

«Solitary Fitness», le livre de Charles Bronson

Le filon du «fitness carcéral», d’autres y pensent aussi. La musculation derrière les barreaux, souvent en utilisant le seul poids de son corps, de nombreux prisonniers s’y adonnent et certains, alors qu’ils purgent encore leur peine, sont parvenus à créer des sites internet pour prodiguer leurs conseils. D’autres ont publié des livres. C’est le cas par exemple du Britannique Charles Bronson, ex-boxeur, 38 ans de prison, qui s’est distingué par des prises d’otage multiples et des demandes de rançon pour le moins particulières («une poupée gonflable, un hélicoptère et une tasse de thé»). Toujours derrière les barreaux, il a publié, en 2002, Solitary Fitness. Ou comment se mettre en mode survie en décidant de remodeler son corps sans relâche. Mais Coss Marte est le seul, pour l’instant, à être parvenu, une fois dehors, à ouvrir plusieurs salles et à commercialiser cette idée.

Il retourne d’ailleurs encore à Rikers Island, la prison où il a été incarcéré. Mais uniquement pour entraîner des détenus, trois fois par semaine. Quid de ses cousins qui l’ont poussé dans le trafic de drogue? «Certains sont en prison, d’autres sont morts. J’ai encore des contacts avec des gens que je fréquentais avant, c’est sûr. Mais je n’ai pas réussi à les convaincre d’arrêter le trafic de drogue.» Il compense sa frustration en engageant toujours plus d’anciens détenus prêts à se réinsérer dans la société. Et à faire suer des clientes derrière de drôles de grillages.

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