Société

A New York, payer pour se reposer

Bus de méditation itinérant, capsules pour faire des siestes: la ville qui ne dort jamais développe des oasis de tranquillité payantes. Alors que les nombreux parcs et bords de l’eau bien aménagés permettent déjà de jolies bulles de respiration

Certains passent devant, le visage fermé et le pas rapide, sans même le voir. Ce jour-là, le bus noir Be Time s’est parqué à deux pas de Madison Square Park, dans un quartier animé de Manhattan. Be Time n’est pas un bus comme les autres. C’est un studio de méditation itinérant qui, chaque jour, se déplace dans un quartier différent de New York et offre plusieurs sessions à choix, pour échapper à l’agitation extérieure. Et visiblement, le concept fonctionne.

Des petites étoiles au plafond

A l’intérieur, un yogi vous accueille dans un environnement très zen et vous invite à vous asseoir, si possible en lotus. La session débute. Au moment où on commençait à se lâcher, les 15 minutes (11 dollars) se sont déjà écoulées. Le retour sur le bitume vous rappelle immédiatement où vous êtes. Notre cobaye du jour, Dominique, un enseignant de Genève qui n’avait jamais fait de méditation, est cependant enthousiaste. «Je me suis littéralement envolé!» s’exclame-t-il. Le voilà qui regrette déjà de ne pas avoir essayé la séance de 30 minutes.

Aucun souci, on a pensé à tout: profiter d’avoir les chakras bien ouverts pour prolonger ce moment de zénitude par une sieste. Pas dans un des nombreux poumons verts de la ville, mais dans un des espaces dédiés permettant aux New-Yorkais insomniaques et épuisés par le rythme frénétique de leur vie professionnelle de se lover quelques instants dans les bras de Morphée. Un luxe. Et surtout, un juteux business. Nap York, près de Times Square et de la grouillante gare de Penn Station, est un de ces bars à sieste qui, effet de mode aidant, essaiment dans plusieurs grandes villes, de Tokyo à Bruxelles, en passant par Madrid. Il a ouvert en février.

Au rez-de-chaussée, il est possible de commander des smoothies revigorants, graines de chia et gelée royale en option, avec sa carte de crédit sans même adresser la parole à quelqu’un. Ils vous arrivent sur un petit tapis roulant façon sushi train. A l’étage, c’est le royaume des 29 capsules pour sieste, surveillées par un employé. On s’engouffre dans une cabine boisée alors qu’une très légère odeur d’huile essentielle fait son effet. Au plafond, des petites étoiles lumineuses, dont il est théoriquement possible de régler l’intensité. Charmant? A moitié. Nous avons choisi la demi-heure pour 10 dollars et, ma foi, on n’en est pas vraiment ressortis plus reposés.

Un drôle de vibreur

La possibilité de charger son téléphone portable pourrait être abolie – le but n’est-il pas de se déconnecter? Mais surtout, le «réveil» est un peu brusque. Le petit boîtier qui vibre bruyamment à la fin de la session rappelle ceux utilisés dans des fast-foods pour vous signaler que votre pizza quatre saisons est prête. Le verdict de Dominique? «Une expérience qui manque de saveur.» Nap York propose aussi des hamacs et des moon chairs, ainsi qu’un espace de méditation pour des cours de yoga.

Ces capsules à sieste sont ouvertes 24h/24 et pendant la nuit le surveillant veille d’autant plus à ce qu’une seule personne y entre à la fois. La nuit? «Nous avons régulièrement de nombreux clients qui restent la nuit. Ce sont presque toujours des voyageurs étrangers ou d’autres Etats américains qui préfèrent ne pas dépenser des sommes folles pour une nuit d’hôtel», confirme un responsable de la dénommée Dream Team qui gère ces cabines à rêves. «Nous recevons aussi des clients qui prennent des vols pendant la nuit, ou qui arrivent à 5h du matin et doivent travailler à 9h, mais n’ont pas le temps de rentrer à la maison.» Voilà qui se rapproche du concept des «hôtels capsules» du Japon.

C’est toutefois bien pendant la pause de midi que ces capsules sont le plus utilisées, jusque vers 16h. Entre travailleurs débordés, touristes avec pieds en feu et femmes enceintes fatiguées, ces cabines boisées sont régulièrement sollicitées. «Nous avons démarré avec sept pods, mais la demande était si élevée que nous en avons ajouté 22 le 19 avril», ajoute notre interlocuteur.

Une expérience dans l’Empire State Building

D’autres structures de ce type existent dans la «ville qui ne dort jamais», à l’image de YeloSpa, pas bien loin de la Trump Tower, sur la 5e Avenue. Les YeloCab – 1 dollar la minute – sont plus accueillantes, traversées par une lumière violette. Le client peut choisir son aromathérapie et sa musique de fond, le tout sur un lit qui promet une expérience de gravité zéro. Il peut aussi se faire masser. Le «réveil» est plus délicat, grâce à une simulation de lever du jour.

Payer pour dormir, le concept de ces bars à sieste en rebute encore plus d’un. Pour aboutir au même résultat – un peu de repos pour des employés menacés par des attaques de paupières –, des entreprises ont choisi d’investir dans des petits pods façon igloos dans leurs locaux. C’est le cas de Google, par exemple. Née en 2004, la société MetroNaps vend ces petits œufs, avec matelas incliné, pour des sommes allant jusqu’à 17 000 dollars. La société avait réussi à s’implanter dans l’Empire State Building, au 24e étage, avec ses «capsules d’énergie» au look futuriste, avant de devoir déménager, en 2008, en raison de nouvelles politiques de sécurité imposées dans l’immeuble.

Arianna Huffington, la cofondatrice du Huffington Post qui dirige désormais le centre de wellness Thrive Global, y a succombé. Elle en a un pour ses employés. En 2016, elle publiait un livre, La révolution du sommeil, qui plébiscite les vertus de la sieste pour garder son énergie et sa bonne humeur. C’est finalement bien l’aspect positif de ces bars à sieste: ils contribuent à réhabiliter une activité encore trop souvent assimilée à de la fainéantise. Les effets bénéfiques d’un petit somme ont fini par s’imposer. Selon une étude de novembre 2016 publiée par RAND, un institut de recherche basé en Californie, les coûts économiques liés au manque de sommeil représenteraient rien qu’aux Etats-Unis 411 milliards de dollars par an.

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