RELIGIOSITE

Le Next Age célèbre la réalisation du moi, et se moque bien des autres

Le New Age est en train de céder sa place à un nouveau mouvement caractérisé par la recherche du bonheur et un individualisme radical. C'est ce qu'affirme Massimo Introvigne, un des meilleurs spécialistes de la question

Qui n'a pas entendu parler du New Age ou de l'Ere du Verseau? Ce phénomène, né au début des années 60 en Grande-Bretagne, a connu des ramifications mondiales, ainsi qu'un succès rapide. Difficile à cerner, tant ses contours sont flous, sans leader ni hiérarchie, sans doctrine précise, le New Age a été défini comme un réseau qui relie entre eux une pléiade de groupes assez différents, et qui mélange en un curieux syncrétisme l'ésotérisme, l'occultisme, l'astrologie, les médecines orientales, l'écologie, les psychothérapies alternatives, etc. Après plus de trente ans d'existence, voilà que ses caractéristiques commencent à chanceler sous les coups de boutoir de l'individualisme. Balayé, le rêve planétaire de la venue d'un âge de paix et de solidarité. Place au bonheur individuel, à la réalisation de soi, à la légende personnelle. C'est en tout cas la thèse de Massimo Introvigne. Dans son dernier livre*, ce chercheur et directeur du Centre d'étude sur les nouvelles religions à Turin raconte l'histoire du New Age, et décrit l'avènement d'un nouveau phénomène qu'il appelle Next Age. Entretien.

Le Temps: Dans votre dernier livre, vous parlez d'un déclin du New Age, visible depuis 1992. Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer cela?

Massimo Introvigne: J'aimerais d'abord préciser que le New Age est en déclin surtout en Occident, notamment dans les pays anglophones, où de nombreuses librairies spécialisées ont fermé leurs portes. Autres exemples: des revues ont cessé de paraître, et le prix du cristal, très prisé par les adeptes, s'est effondré. D'autre part, certains porte-parole du New Age évoquent eux-mêmes le déclin du phénomène. Ainsi, David Spangler, l'homme qui a introduit le New Age aux Etats-Unis, a parlé d'un tel déclin en 1989 déjà.

– Quelles sont les racines de la crise du New Age?

– A l'intérieur du mouvement, on dit que c'est la commercialisation excessive du New Age qui lui a porté un coup fatal. En effet, dans les années 80, on voit apparaître des bières et même des balais New Age! Les revues sont devenues peu à peu des catalogues infestés de publicités. Les chercheurs extérieurs évoquent cependant des problèmes plus profonds pour expliquer cette crise. Le New Age est un millénarisme optimiste, qui a promis au début des années 60 la venue d'une époque de paix et de bonheur universels. Aujourd'hui, on se rend compte que l'âge d'or annoncé n'est pas près de se réaliser. Une certaine désillusion s'est installée.

– Vous soutenez que le New Age est en train de laisser sa place au Next Age. Quelles sont les caractéristiques du Next Age qui le distinguent du New Age?

– C'est le passage de la troisième à la première personne. En effet, le Next Age est caractérisé par un individualisme radical. Le New Age proposait à toute la société d'entrer dans une ère nouvelle. Dans le Next Age au contraire, c'est le perfectionnement du seul individu qui compte. L'individu doit se concentrer sur son développement personnel. L'aspect social est ignoré, voire critiqué. L'un des leaders du Next Age, le médecin indien Deepak Chopra, dit: «La misère n'aide pas à devenir un être spirituel. Les pauvres pensent plus à l'argent que les riches.» Une telle déclaration a scandalisé les adeptes du New Age classique. Autre caractéristique: on ne trouve plus dans le Next Age la figure du leader religieux, mais plutôt celle du thérapeute ou du fournisseur de services. Deepak Chopra met par exemple l'accent sur ses compétences techniques et sur son diplôme en médecine.

– Le New Age est né de diverses influences, dont la plus forte a sans doute été la théosophie. Et le Next Age?

– Le Next Age utilise le matériel d'au moins quatre traditions philosophico-religieuses précédentes, qui ont subi un processus de réduction individualiste. On trouve d'abord le tantrisme, qui est devenu en Occident une technique susceptible de donner à celui qui l'utilise des pouvoirs extraordinaires, une santé parfaite et éventuellement l'immortalité. Ensuite, le Next Age a été influencé par le New Thought, issu d'une version individualiste de la pensée protestante libérale. Cette «nouvelle pensée» affirme que l'individu est capable de vaincre le malheur, la pauvreté et la maladie en développant la capacité de la pensée à influer sur la réalité. Autre influence: la pensée positive. Enfin, la programmation neurolinguistique, forme de psychothérapie mâtinée d'éléments ésotériques, a aussi influencé le Next Age. On constate en outre une forte influence de la scientologie sur plusieurs groupes du Next Age. Elle a pour but le perfectionnement de l'être humain. Beaucoup de maîtres du Next Age lui ont emprunté ses techniques.

– Quelles sont les doctrines du Next Age?

– L'idée centrale est la possibilité d'accéder à un état supérieur de la conscience. Cette possibilité doit être cultivée par un long travail sur soi, qui promet des résultats spirituels, mais aussi matériels, notamment une vie plus longue.

– Et la place des religions?

– De manière générale, le Next Age ne se veut pas religieux. Il dit offrir des techniques thérapeutiques et scientifiques qui peuvent être prouvées empiriquement. Cependant, il utilise également des éléments religieux, notamment orientaux, et ésotériques. Du moment que le Next Age cherche à offrir des réponses aux grandes questions de l'être humain, on peut dire qu'il fait partie de ce que les sociologues français appellent le champ religieux.

– Quels sont les chefs de file?

– A part Deepak Chopra, je mentionnerais également Anthony Robbins, l'un des personnages les plus célèbres parmi ceux issus de la programmation neurolinguistique.

– Quels livres lisent les adeptes?

– «L'Alchimiste» de Paulo Coelho, qui insiste sur la réalisation de la «légende personnelle». Citons aussi «La prophétie des Andes», de James Redfield, un auteur qui se trouve au carrefour du New Age et du Next Age. Ils lisent bien sûr les livres de Deepak Chopra, dont le plus célèbre est «La voie du magicien», et de Morgan Scott Peck, un psychologue américain qui a écrit «Le chemin le moins fréquenté».

– Dans votre livre, vous écrivez que le Next Age peut s'avérer plus insidieux que le New Age pour la foi chrétienne…

– Le New Age était très éloigné du christianisme mais sa mythologie du bonheur universel permettait un dialogue. L'attitude spirituelle narcissique qui se trouve au centre du Next Age est caractérisée par un repli sur soi et un désintérêt vis-à-vis du monde, qui sont aux antipodes du christianisme.

– Actuellement une frange de croyants non pratiquants entretient une relation personnelle avec Dieu, sans passer par les institutions. Faut-il classer ces individus dans le Next Age?

– Non. Les différentes enquêtes européennes sur les valeurs montrent que l'intérêt pour les religions ne cesse d'augmenter, tandis que la pratique baisse. Pour la première fois dans l'histoire, on observe la présence massive d'une nouvelle catégorie, les croyants non pratiquants, qui parfois ne sont même pas membres d'une Eglise. Bien sûr, il y a des éléments du Next Age qui se retrouvent chez certains. Cependant, moins de 3% de la population peut être classée comme adepte du Next Age, tandis que les croyants non pratiquants représentent 50% de la population.

* Massimo Introvigne, New Age & Next Age, Edizioni Piemme, 320 p.

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