Dans un paysage numérique prompt à alimenter la culture du zapping, où le nombre de contenus produits s'accélère à une vitesse exponentielle et où les formats vidéo ne devraient pas excéder deux minutes, faute de quoi leur audience fondrait comme neige au soleil, Lê Nguyên Hoang fait quelque peu figure d’extraterrestre.

Non seulement les productions YouTube de celui qui a rejoint l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) en 2016 en tant que communicateur scientifique pour la Faculté informatique et communications, peuvent atteindre les 40 minutes, mais leurs thématiques, abordant tout aussi bien la théorie des jeux, la démocratie, la relativité générale ou encore l’intelligence artificielle (problématique déclinée en plus de… 54 épisodes!) sont d’une complexité pour le moins hors norme dans un univers dominé par les chit chats, lolcats et autres challenges absurdes.

Et pourtant. Lancée il y a quatre ans, la chaîne Science4All compte près de 176 000 abonnés à ce jour. Tranche d’âge? Entre 18 et 35 ans. Seul hic: «Le public est composé à 90% d’hommes. C’est très perturbant», confie Lê Nguyên Hoang.

Le public pas ménagé

Passionné de vulgarisation scientifique depuis ses années de doctorat en mathématiques à l’Ecole polytechnique de Montréal – sa thèse s'intitulait «Conception bayésienne de mécanismes et quantification de l’équité appliquées à la construction d’horaires personnalisés» –, il cherche avant tout à faire réfléchir le grand public, sans toujours le ménager intellectuellement.

Pour l’heure, une question occupe particulièrement son esprit: comment parvenir à rendre l’intelligence artificielle robustement bénéfique. Une interrogation qui se trouve d’ailleurs au cœur de son ouvrage Le Fabuleux Chantier, coécrit avec El Mahdi El Mhamdi et publié en 2019 aux Editions EDP Sciences.

Cette réflexion, Lê Nguyên Hoang la mène avec YouTube en point de mire, la même plateforme par laquelle celui qui gère à la fois le tournage et le montage de ses productions s’est fait connaître. «Avec 2 milliards d’utilisateurs et 500 heures de vidéos mises en ligne chaque minute, il s’agit d’un univers fascinant et extrêmement complexe, appuie ce dernier. L’intelligence artificielle de YouTube, qui permet la modération et la recommandation des contenus proposés, a actuellement un pouvoir gigantesque. Or cette dernière ne semble pas chercher à exploiter ce pouvoir pour le bien de l’humanité, mais paraît davantage obnubilée par la maximisation de l’attention des utilisateurs, devenue le nouveau pétrole. Il s’agit là d’un immense enjeu éthique.»

Un enjeu d’autant plus considérable que, depuis 2016, on dénombre davantage de vues sur YouTube que de recherches sur Google. «Chaque jour, plus d’un milliard d’heures de vidéos sont visionnées sur cette plateforme et 70% de ces vues sont le résultat de recommandations. A travers sa base de données absolument monstrueuse, l’intelligence artificielle de YouTube peut tout dire et profondément influencer nos croyances. Elle peut ainsi véhiculer des informations de qualité comme totalement erronées. Pire, elle peut faire le jeu de théories conspirationnistes virales, ou représenter de possibles fenêtres de radicalisation. Dans ce sens, ses possibles effets secondaires sont extrêmement préoccupants.»

Bulles informationnelles, généralisation hâtive, biais racistes ou de genre, addiction… Autant de conséquences collatérales au développement des intelligences artificielles qui devraient inciter les chercheurs à se pencher davantage sur ces problématiques.

«YouTube, c’est un peu l’éléphant au milieu de la pièce que l’on oublie de regarder. La plateforme utilise ce qui se fait de mieux en matière de machine learning, tant en termes de détection d’image que de sous-titrage automatisé, mais ses codes étant privés, il est très difficile d’interagir avec cette dernière de l’extérieur. D’ailleurs, les ingénieurs de YouTube eux-mêmes avouent ne pas toujours comprendre ce qui s’y passe.»

Des boîtes noires

Mais alors, comment faire de l’intelligence artificielle, et plus spécifiquement celle de YouTube, un outil résolument bénéfique? «Il s’agit d’un défi qui nécessitera l’aide de mathématiciens, d’ingénieurs et d’informaticiens, mais aussi de neuroscientifiques, de psychologues et de philosophes, car si les algorithmes sont à bien des égards des boîtes noires, nous sommes également des boîtes noires pour nous-mêmes.»

Explications: pour pouvoir s’avérer bénéfique pour l’ensemble de l’humanité, l’intelligence artificielle devra être capable de faire la différence entre ce que nous prétendons préférer sur le moment – des choix pouvant être dictés par la fatigue ou par l’addiction – et ce que nous voudrions vouloir idéalement pour nous.

«Les algorithmes de YouTube pourraient tout à fait être programmés afin de dispenser des vidéos nous aidant à retrouver nos facultés d’attention perdues, à mieux réfléchir. Si les intelligences artificielles devenaient bénéfiques, ce serait alors potentiellement des milliards d’individus qui seraient davantage exposés à des informations de qualité.»


Profil

1987 Naissance dans la région parisienne, de parents informaticiens.

2007 Diplômé de l’Ecole polytechnique de Paris.

2015 Post-doctorant au Massachusetts Institute of Technology.

2016 Rejoint l’EPFL comme communicateur scientifique.

2018 Publie «La Formule du savoir» puis, en 2019, «Le Fabuleux Chantier» chez EDP Sciences.


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