Il a tous les charmes de l'aristocratie de sa patrie d'origine, sauf un: il n'a pas l'accent russe. Son français – la deuxième langue qu'on parlait en famille, chez les Romanov – est plutôt teinté d'intonations anglaises, sa langue de travail. N'empêche, l'émission que lui a consacrée tout récemment la chaîne moscovite NTV – une vaste fresque à la manière des «Filiations» du Temps – a réveillé des émotions fortes au cœur de nombre de nostalgiques d'une époque disparue: le chef de la dynastie impériale parle comme un prince le russe classique. Nicolas Romanovitch Romanov, qui mit les pieds au pays pour la première fois en 1992, a été «bien élevé» par ses parents en exil, en a-t-on conclu. Et c'est en grande pompe qu'on l'a reçu l'été dernier à Saint-Pétersbourg, à la tête d'une cinquantaine de descendants des Romanov, pour les funérailles du tsar Nicolas II et sa famille. A Rougemont, au Pays-d'Enhaut où il réside avec Sveva, sa femme, entre deux voyages en Italie ou ailleurs, l'arrière-petit-fils de Nicolas Ier se souvient avec grâce de la vie «toute simple» des siens, rescapés de l'Histoire.

‘‘Je suis né à Antibes en 1922, avec un statut d'apatride que j'ai échangé plus tard pour un passeport italien, grâce à ma femme. Mon père, Roman, né en 1896, était installé dans le sud de la France avec ses parents depuis leur fuite de Crimée en avril 1919, à bord d'un cuirassé anglais. Ce navire était venu prendre la mère du tsar, l'impératrice Marie, ses filles et ses petits-fils, qui résidaient dans un palais voisin de la demeure familiale – un palais, aussi, qu'on avait coutume d'appeler «la maison». Ils avaient tous vécu là un sort très incertain, en résidence surveillée depuis la Révolution d'octobre, en 1917, gardés par des marins communistes assez idéalistes pour ne pas les exécuter sans ordre de Moscou. Par chance – ou manque de liaison entre le centre et la périphérie – l'ordre n'est pas arrivé. Il y avait là notamment mon grand-père Pierre, oncle de Nicolas II bien qu'âgé de quatre ans seulement de plus que lui, et Militza sa femme, une des nombreuses filles du roi du Monténégro, ainsi que les deux sœurs de mon père.

»Mon père, promu sous-lieutenant à 20 ans, avait d'abord été envoyé sur le front du Caucase en 1916 où il ne se passait pas grand-chose. Pas assez pour verser la goutte de sang nécessaire à une décoration, assez cependant – une balle sifflant à ses oreilles – pour pouvoir arborer un ruban rouge et noir à son sabre. Il faut dire que, dans la famille des Romanov, qui tous descendent de Nicolas Ier, on naît en uniforme, ce qui est peu commode pour les couches mais évite les crises de vocation.

»Au moment même où ils appareillaient, un torpilleur emmenait également de Crimée ma mère, Prascovia, née en 1901, et ses parents dans un long périple jusqu'en Suède, avant qu'ils ne viennent s'établir à Cannes. C'était une famille aussi russe que possible, les Cheremetiev, des comtes seulement, mais de vieille souche. Mes futurs grands-parents maternels, Dimitri et Irina sa femme, née Vorontsov, étaient tous deux amis d'enfance du tsar, qui parle d'eux et de leurs jeux dans son journal. C'est le futur Nicolas II qui, garçon d'honneur, tenait la couronne au-dessus de la tête de Dimitri au jour de son mariage. Malgré ça, mon grand-père, qui fut ensuite aide de camp du tsar, et sa femme, dame d'honneur de l'impératrice, n'ont jamais admis, même en famille, qu'ils tutoyaient l'empereur et l'appelaient Niki dans l'intimité.

»Mon père et ma mère se sont donc rencontrés au milieu d'une bande de jeunes Russes, en jouant au tennis à Cannes. Il était très grand, très maigre, avec un grand nez. Elle, sans en être consciente, était une des plus belles femmes de son époque. Ce fut un mariage d'amour. Un an après, je naissais. Nous vivions dans une propriété de 4 ha, avec mes grands-parents paternels, l'aide de camp et sa femme, l'administrateur et la sienne, le prêtre, et la gouvernante. Quelque temps après, mon père a restauré la bergerie au bout du parc pour nous y installer, mais nous prenions nos repas tous ensemble. Le déjeuner en tout cas, tant que j'ai été petit. J'étais assis à la gauche de Militza, ma grand-mère que j'adorais et vers qui je courais pour tout et rien, et qui a veillé en personne sur mon éducation de «bon Russe». En revanche, je ne revois pas le visage de mon grand-père. Je sens une présence. Je vois ses mains et, à sa portée, le petit plat de ciboulette hachée qu'il aimait; mais je n'ai aucune idée de nos rapports, si ce n'est que je l'appelais «Dedouchka», grand-père. Je me souviens aussi – je devais avoir 3-4 ans – avoir poussé une porte un jour et l'avoir surpris à sa toilette, et fixant stupéfait une certaine partie de son corps. Il était malade, j'ai le souvenir de lui dans un grand lit, mort peut-être. J'avais 8 ans. Dimitri, mon frère que je tourmentais comme il se doit de la part d'un aîné, avait quatre ans de moins.

»Outre un cuisinier et deux femmes de chambre estoniennes aux yeux clairs que je haïssais parce quelles m'empêchaient parfois de voir ma grand-mère, il y avait Potapov, de son vrai nom Ivan, le gardien de la maison et des enfants. Nous courions un vrai risque d'être kidnappés. C'était un cosaque. Il me formait à le devenir aussi. Il avait tué son premier Tchétchène à 16 ans. C'était mon idole. Il m'a appris le russe populaire, des mots que je ne devais pas répéter.

»C'est à table que j'ai appris ce qu'était la vie de toutes ces personnes dans la vieille Russie. J'ai comme le souvenir d'avoir «vu» ces choses et ces lieux, à travers eux. L'administrateur disait: «Quand on rentrera, la première chose à faire, c'est le toit de la maison.» Au début des années 30, ce n'était pas une folie de croire à un retour possible, même si mon père était sans illusion quant à la restitution des richesses et des privilèges. Nous menions en fait une vie très simple, avec juste ce qu'il fallait, grâce à Militza. Elle avait laissé tous ses bijoux à Pétersbourg, sauf six rangs de grosses perles fines qui lui arrivaient sous les genoux. Deux ou trois rangs avaient permis d'acheter la maison, un rang a servi de dot à sa fille aînée, et nous avons croqué le reste, une perle après l'autre. La sœur de Militza, la reine Hélène d'Italie, nous aidait aussi très pratiquement.

»Nos voyages d'ailleurs nous emmenaient vers l'Italie, à Rome, ou dans la propriété de chasse du roi Victor-Emmanuel, près de Pise. Un wagon-salon venait nous prendre à la gare, avant d'être accroché au train de Paris. On retrouvait des cousins, des cousines, on allait à la pêche aux anguilles dans les canaux. C'était des vacances très gaies, très familiales. C'est d'ailleurs à Rome que nous nous sommes installés dès mai 1936, après la venue au pouvoir du Front populaire en France, et c'est là que j'ai fait mon bac classique, drillé par un précepteur suisse, Marcel Berlinguer, un homme remarquable qui m'a appris à penser.

»Mon père, lui, gardait la nostalgie d'une jeunesse et d'une vie ratées, marquées par la mort terrible de certains de ses proches. Malgré cela, il était déjà moderne d'esprit, assez proche de ce que je suis. Sa santé fragile ne l'a pas empêché de vivre jusqu'à 82 ans. Quant à ma mère, je sentais que j'avais tort de toujours lui préférer ma grand-mère, même si elle était assez admirable pour n'en montrer aucun dépit. J'admirais sa beauté, je me souviens que je caressais une fourrure noire qu'elle portait pour sortir. Elle était si jeune! D'ailleurs, plus tard, je l'ai traitée comme une sœur aînée et je l'appelais «Daisy». Pourquoi Daisy, je n'en ai pas la moindre idée! Elle en riait. Mon père un peu moins… C'est à cause d'elle que j'ai un jour – la seule fois – failli être battu par mon père. J'avais fait une bêtise, ma mère me grondait. J'ai protesté avec véhémence. Mon père est arrivé: que se passe-t-il? J'ai crié: «Cette idiote me dit…» Il m'a pris par le col, livide. Et s'est retenu. Il n'aurait pas dû. Je n'ai été que puni d'un coucher sans livre et sans jouet. Mais je m'en souviens encore.''

Les derniers jours du Tsar, vus par Pierre Gilliard, exposition à la Bibliothèque cantonale, Palais de Rumine, Lausanne. Jusqu'au 26 avril, de 13h à 17h. Entrée libre.