Il a toujours donné l'impression de ne pas être à sa hauteur – c'est qu'il mesure bien 10 centimètres de moins qu'elle, et qu'avec ses muscles secs et ses costumes trop brillants, il a toujours eu l'air de devoir en rajouter pour ne pas disparaître. Mais elle a mis des années, de son côté, pour hisser sa carrière à la hauteur de la sienne. Il a mis du temps à oublier un père dur et tyrannique, trop tôt sorti de sa vie. Elle a mis des années, semble-

t-il, à se défaire de parents tellement gentils, tellement ouverts d'esprit, tellement empathiques et équilibrés qu'ils devaient en être tout gluants. Il a grandi dyslexique, ascolaire, dans un univers exclusivement féminin, au milieu d'une tribu de filles, mère, tantes, sœurs à la pelle. Elle s'est gentiment développée, belle plante luxurieuse, sous l'œil d'un père à qui elle continue de téléphoner trois fois par jour et qui l'emmenait voir des hommes nus, histoire de parfaire son éducation en matière d'autre sexe. Il doit sans cesse surjouer pour laisser croire à un semblant de passion, à une flammèche de désir. On dirait qu'elle passe son temps à ravaler des rêves orgiaques, elle a toujours l'oeil affolé de celles qui ont trop d'émois sous leur robe de communiante…

Tom Cruise et Nicole Kidman, le brun congelé et la blonde au bord de l'incendie, étaient mariés depuis 1990. Ils ont annoncé lundi soir qu'ils se séparaient, parce que leur carrière ne laissait plus assez de chance à leur vie commune, parce qu'une déchirure sèche vaut mieux que l'usure. Ils formaient jusqu'ici le couple le plus beau, l'un des plus puissants, l'un des plus riches et des mieux verrouillés de Hollywood. On ne sait pas qui des deux gardera les deux enfants qu'ils avaient adoptés.

On a tout dit sur leur mariage. Que monsieur était ci. Et que madame n'était pas ça. Généralement, leurs portraitistes démentent des quintaux de rumeurs pour mieux les passer en fraude, prenant le ton de ces professeurs de morale qui, sous couvert de mettre en garde les enfants, énumèrent des turpitudes avec l'air de leur donner des bonbons. Pour ne pas donner dans cette indélicatesse, disons que leur histoire est née dans le cambouis. Et qu'elle s'est échouée sur le velours.

Le cambouis, c'est en 1990, le film Days of Thunder qui les réunit pour la première fois. Une histoire insignifiante de courses de voitures, de gros pots bien virils et de pare-chocs maternellement rembourrés. Lui bande comme un âne, c'est à peine s'il se retient. Elle fait rouler sa carosserie caressable, il y a surchauffe sous le capot. C'est une histoire de passion difficile à freiner.

Le velours mortifère, c'est Eyes Wide Shut, film faussement sulfureux sorti en 1999, après des mois de tournage chahuté, opus posthume du cinéaste Stanley Kubrick. Tom y joue un grand bourgeois à la dérive, qui s'invente des partouzes aussi ébouriffantes qu'une «tombola de confiseur». Nicole boit trop et se regarde sombrer dans des bras adultérins. C'est l'histoire d'une passion en panne sèche.

Tom Cruise et Nicole Kidman ont-ils été usés par les mois de tournage de Eyes Wide Shut, ont-ils mal supporté de voir leurs étreintes déshabillées et détaillées partout, de lire qu'il a fallu engager des coaches pour donner de la véracité à leurs élans? Stanley Kubrick, cinéaste subversif, s'est-il donné un malin plaisir à ronger, de l'intérieur, le couple le plus parfait d'un Hollywood factice qu'il abhorrait? Toujours est-il que lui et elle, s'ils ont réussi à intenter des procès monstres à ceux qui avaient éventé leur vie privée, s'ils font désormais signer des contrats incroyablement stricts à ceux qui les approchent, passent beaucoup de temps, usent beaucoup d'énergie à démonter la mécanique qu'ils ont parfaitement huilée, à mettre à nu leur cœur d'automates.

Mise à nu physique pour elle, d'abord. Née à Hawaii en 1967, grandie en Australie, elle a 13 ans quand elle foule les planches d'un théâtre de Sydney. Et 18 quand elle est une actrice reconnue chez elle, notamment grâce à la télévision. Puis elle tourne Calme plat où Tom Cruise la repère. Suivront Prête à tout, Bateman for ever, Les ensorceleuses, avec Sandra Bullock, un film qui ramasse 13 millions de dollars la semaine de sa sortie. Dès lors, Nicole Kidman, qui s'est mariée en grand secret avec Tom Cruise, en 1990, va s'appliquer à se dévoiler. Au propre et surtout au figuré – on se souvient de son retour sur les planches new-yorkaises dans The Blue Room; et de ses apparitions, à peine dévêtue par un top flottant au vent cannois.

Mis à nu artistique pour lui, ensuite. Né à Syracuse, dans l'Etat de New York, en 1962, il aurait voulu devenir prêtre, change d'établissement scolaire comme d'aube de servant de messe, foule une première fois les planches à l'école, par hasard, se découvre une vocation. A 21 ans, il tient le premier rôle dans Risky Business, un petit film qui le catapulte instantanément dans la cour des grands. En 1986, Top Gun fait de lui un des comédiens les plus demandés de Hollywood. Puis viennent Rain Man, Né un 4 juillet, Entretien avec un vampire, La firme, etc. Avec Magnolia ou Mission: impossible 2, celui qui est entre-temps devenu producteur se choisit des rôles de pantin, de marionnette, comme pour dire qu'il n'est pas dupe des personnages creux qu'il a incarnés, comme pour mettre à nu, justement, sa prétendue vacuité. C'est d'ailleurs ce même questionnement sur soi qui l'attend dans le film qu'il s'apprête à tourner avec Spielberg: l'histoire d'un flic qui découvre, technologie aidant, qu'il est au fond un malfrat.

Il y a quelques mois, Nicole Kidman et Tom Cruise se sont entichés ensemble du cinéaste espagnol Alejandro Amenabar. Tous les deux ont voulu jouer sous sa direction. Mais ils le feront chacun pour soi, dans des films différents.