Les joints de marijuana passent de main en main dans un silence absolu. A peine éclairés par une demi-lune et par le bout incandescent des cônes de cannabis, plus d'un millier de visages graves sont tendus, immobiles, dans la même direction, comme hypnotisés. Sur le mur servant d'écran, un fantôme à la mine peinturlurée a pris la parole. Pour eux c'était un dieu, un père, une icône que le sida a emportée il y a tout juste un an. Fela le musicien continue de hanter la mémoire de cette jeunesse nigériane aujourd'hui orpheline et plus que jamais désemparée. «Il était unique. C'était la voix du peuple, le seul à oser dire la vérité dans ce pays. Fela traitait tout le monde sur un pied d'égalité, il n'avait peur de personne et son message était l'unité de tous les Africains», explique d'une voix éteinte Oyewole, un étudiant de 23 ans, devant la maison de son idole irremplaçable.

Mort à 58 ans le 2 août 1997, Fela Anikulapo-Kuti s'était rendu célèbre dans le monde entier par la musique qu'il avait créée, l'afrobeat, mélange de rythmes africains transcendantaux et de mélopées jazzies tirées des profondeurs de son saxo. Hautement politiques, ses textes lui ont valu d'atterrir plus d'une douzaine de fois en prison.

En 1978, il avait choqué en épousant 27 femmes en un seul jour. Peu après, il se lançait dans une campagne pour la présidence du Nigeria. Son style de vie non-conformiste et ses critiques du système lui ont valu de sévères haines de la part des militaires et des politiciens. Il prônait la consommation du chanvre comme un moyen d'augmenter son génie musical et ses capacités sexuelles.

Le sida ne lui faisait pas peur: «C'est une maladie de l'homme blanc», avait-il déclaré alors que les inquiétudes montaient sur son état de santé. La révélation, au lendemain de sa mort, que Fela avait bien été infecté par le VIH a contribué à une prise de conscience nationale des dangers de la pandémie, un peu à la manière dont le décès de l'acteur Rock Hudson a joué aux Etats-Unis dans les années 80.

Ce n'est pourtant pas là le plus grand héritage laissé par Fela. Si aucun homme au Nigeria n'a jamais eu les funérailles qui furent réservées l'an dernier au père de l'afrobeat, avec des centaines de milliers de personnes dans les rues de Lagos marchant derrière la dépouille sur des dizaines de kilomètres, c'est que Fela était entré dans la vie de chacun comme nul politicien n'a encore su le faire dans ce pays.

«Il s'est fait entendre avant tout le monde, avant que les groupes de défense des droits de l'homme n'élèvent la voix. Il parlait de choses simples, comme du prix du pain. Il ne pouvait pas comprendre pourquoi tant de Nigérians n'ont pas l'électricité chez eux, se souvient son fils aîné, Femi. Pour lui, tous les politiciens étaient les mêmes: des hypocrites et des profiteurs.»

Une de ses chansons restée la plus célèbre visait Moshood Abiola, disparu il y a un mois, vainqueur présumé des élections annulées de 1993 et ancien représentant au Nigeria de la compagnie de télécommunication américaine ITT, transformée par Fela en «International Thief Thief» (voleur voleur international). «Si mon père avait été en vie aujourd'hui, affirme Femi, il aurait sûrement dit ceci: il manque deux lettres à «May» (le mois de mai, date à laquelle les militaires viennent de promettre un retour à un gouvernement civil, ndlr). Ces deux lettres sont «be», pour faire «Maybe»…»

Avec ses frères Seun et Kunle, également musiciens, Femi tente de perpétuer la légende. Grâce à eux, et malgré leurs rivalités occasionnelles, le Shrine, ce hangar transformé par Fela en boîte de nuit, vibre encore parfois de pulsations et de mélodies afrobeat. Mais sans le charisme de leur père. Et pour combien de temps? Les propriétaires du lieu menacent d'expulsion et les radios nigérianes ne paient pas la famille pour les chansons de Fela qui font pourtant toujours la majeure partie de leur programmation à côté de la musique américaine.

Sans son corsaire, la maison de Fela ressemble à une épave échouée. Trois générations de fans l'avaient hissé au rang de pourfendeur des injustices. Seuls restent les disques. Et, bien sûr, les injustices.