Ce sont des albums comme nous en possédons tous, les plus anciens avec des photos en noir et blanc: Nihada parmi ses camarades de classe de Banja Luka, Nihada faisant du ski avec ses amis dans les montagnes bosniaques, Nihada en camp de scouts… Le doigt pointe tel visage rieur, tel couple de copines enlacées: «Lui c'est «un Serbe», elle aussi. Celle-là, ma meilleure amie, c'est «une Croate»... A l'époque, on vivait tous ensemble, c'était une bonne vie, normale, il y avait les étés et les hivers… Maintenant, pour moi, ce pays, c'est une terre brûlée.»

Toute la douleur qui hante cette terre brûlée se reflète dans les yeux très bleus de Nihada Nurkic, quand elle explique, ce dimanche matin, dans son appartement lausannois, pourquoi le retour en Bosnie lui paraît impossible: «Comment pourrais-je retourner dans un pays où on a joué au foot avec des têtes coupées, où on a mutilé des enfants, violé des femmes, mais où personne n'est en prison? Tant que les responsabilités n'auront pas été reconnues de tous les côtés, tant que les criminels n'auront pas été jugés, c'est inimaginable.»

Inimaginable pour elle qui, obéissant à son instinct de survie, a fui sa Bosnie natale avec sa fille Lana, alors âgée de 2 ans et demi, trois mois avant que la guerre n'éclate. Inimaginable pour toutes ces autres mères seules bosniaques qui ont vécu la guerre là-bas, endurant avec leurs enfants la terreur et la faim, et qui ont trouvé en Suisse un refuge. Dans le canton de Vaud, elles sont une cinquantaine, rassemblées dans une association créée par Nihada et soutenue par les Suisses qui l'entourent.

Après avoir bénéficié d'un accueil collectif provisoire en tant que victimes de la violence, mais dépourvues du statut de requérantes, elles sont maintenant obligées de partir, et vivent de sursis en sursis accordés individuellement. «Mais une femme peut-elle rentrer dans un pays où elle risque de rencontrer son violeur se promenant, libre, au marché?»

Ingénieure civile, Nihada Nurkic a décidé de quitter Banja Luka après s'être fait licencier de son poste à l'Institut de la construction, comme une quarantaine d'autres Musulmans, prétendument pour motifs économiques. «Le pays sombrait dans l'insécurité, des hommes paradaient dans la rue en uniforme, la population était déchirée, les gens changeaient de camp en l'espace d'une nuit, la confusion était totale.»

Pacifiste, elle manifeste publiquement son opposition au conflit qui se prépare. Elle reçoit des menaces. La peur la saisit: «Je me sentais prise au piège comme une souris.» Divorcée, elle se sent la responsabilité de protéger son enfant. A fin décembre 1991 elle s'envole pour la Suisse, pays de la Croix-Rouge.

Attribuées au canton de Vaud, elle et Lana passent six mois dans un centre d'accueil pour requérants aux Mosses, une station de moyenne montagne. Elle y fait l'expérience du désarroi des déracinés, mais aussi de la sympathie et de la solidarité: «Un groupe de jeunes venait faire de la musique, c'est avec eux que j'ai appris à cuisiner des plats suisses! Les gens de la paroisse nous rendaient visite et un professeur retraité nous a donné gratuitement des cours de français.» Elle se lie aussi d'une amitié qui dure toujours avec une jeune femme alémanique transplantée en terre vaudoise.

Mais pour Nihada, l'impression de déracinement ne va pas durer longtemps. Energique et chaleureuse, elle se dépêche d'apprendre le français et trouve du travail dans sa profession (d'abord sur le projet du tram 13 à Genève, actuellement dans un bureau d'ingénieurs basé à Lausanne). Après un séjour au centre lausannois de la Grangette, elle s'installe avec sa fille dans un appartement en ville, dont elle paie le loyer tout en remboursant par petites tranches ses frais d'accueil à l'Etat de Vaud. Et elle se fait des amis et des amies – ces dernières en partie issues du groupe lausannois des Femmes pour la paix – qui désormais «font partie de ma vie comme je fais partie de la leur».

«Pour moi, l'intégration est allée de soi.» Renoncer à cette nouvelle vie patiemment reconstruite? Et pour aller où? Banja Luka fait partie de la République serbe depuis les accords de Dayton. Dans la Fédération croato-musulmane? «J'y serais une étrangère, ma fille, qui a vécu quasiment toute sa vie en Suisse, aurait une peine énorme à s'y intégrer, et d'ailleurs, là-bas, on ne veut pas des gens qui reviennent de l'étranger, rien n'est fait pour les accueillir.»

Elle ajoute: «Je suis reconnaissante aux autorités suisses de nous avoir accueillies dans les moments difficiles, et je comprends qu'elles doivent faire de la place pour les nouveaux arrivés. Mais pour moi la guerre n'est pas terminée, la Bosnie est divisée en deux et la paix qui a consacré le nettoyage ethnique est une paix artificielle. Je n'ai plus d'autre pays que la Suisse.»

Pour Nihada, c'est trop dur de devoir demander tous les deux mois une prolongation de son séjour, de vivre dans cette précarité. Lancée par un comité de soutien formé par ses ami(e)s, une pétition revêtue de 2300 signatures sera déposée aujourd'hui vendredi au Département vaudois des institutions et des relations extérieures (DIR), demandant que la mère et la fille puissent obtenir au moins un permis humanitaire. Elle sera accompagnée d'un énorme bouquet de tournesols, de myosotis et de marguerites («Des fleurs pour le DIR»).

Mais parallèlement, Nihada et ses ami(e)s continuent à se battre, au plan vaudois et fédéral, pour un règlement favorable du sort de toutes les mères seules qui se trouvent dans la même situation. Moins éprouvée que les autres, parce qu'elle est partie plus tôt, et particulièrement bien intégrée, Nihada se sent une responsabilité à leur égard. Et puis, être active, ça aide à ne pas trop penser. A oublier la douleur. «Ce qui s'est passé en Bosnie, ça montre qu'on peut faire aux gens tout le mal possible sans que personne soit puni, et c'est un mauvais exemple pour l'humanité.»