Steve Guerdat et sa monture olympique seront assurément les favoris lors de leur dernier Grand Prix le dimanche 11 décembre à Genève. Concentré de génie et de folie, le grand bai est entré dans la légende du saut d’obstacles

Sur le paddock d’entraînement, déjà, il attirera tous les regards. ­Celui faussement blasé des entraîneurs, celui, envieux, des concurrents et celui des chevaux, qui reconnaîtront d’instinct le génie.

Nino des Buissonnets sentira la pression monter et ses muscles s’échauffer. L’excitation gagnera les gradins quand le champion olympique foulera la piste de Palexpo pour cet ultime parcours. Puis, grenade dégoupillée entre les mains expertes de son cavalier, Nino s’envolera au-dessus du premier obstacle dans une détente rageuse.

Les spectateurs retiendront leur souffle. Le parcours de ces deux-là est toujours un spectacle intense et dramatique; une explosion d’énergie brute tout juste maîtrisée. Une seconde d’inattention et tout peut basculer. «J’éprouve toujours beau­coup d’appréhension en piste avec lui», confie Steve Guerdat, son cavalier jurassien. «Je dois être très concentré. C’est comme conduire une voiture superpuissante sur un circuit. Chaque virage est dangereux. On n’a pas le droit à l’erreur.»

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Depuis son titre olympique, Nino des Buissonnets est une star. Le monde entier l’a découvert à Greenwich Park, l’œil crâneur sous le doigt pointé de Steve Guerdat lors de la remise des prix. Il était le seul cheval des Jeux à avoir franchi sans une faute les montagnes mises sur sa route lors des deux manches de la finale (photo). Pire, alors que d’autres se sont hissés péniblement au-dessus des oxers, lui les a survolés, ne redescendant que ponctuellement frapper le sol d’un sabot nerveux. On aurait pu monter les barres sans doute, dans une catégorie qui n’appartiendrait qu’à lui. Il semblait encore chercher les sauts quand il a constaté, au bout de trois jours d’efforts, que plus personne ne lui disputait le titre.

C’était en 2012 et, depuis, le grand bai continue de dominer les paddocks. L'an passé, à Rio, Steve et Nino ont même failli devenir le premier couple de l'histoire à conserver leur titre olympique. Ils ont fini au pied du podium au plus grand désespoir du cavalier jurassien. La finale de la Coupe du monde a également échappé d'un crin au bai bouillonnant en 2012 et 2013 (deux fois deuxième). Et on ne compte plus les sans-faute et les victoires du selle-français en Grand Prix. Il a notamment remporté deux fois celui de Genève. 

Nombreuses sont les jeunes filles qui ont punaisé son portrait sur les murs de leur chambre, comme d’autres le firent jadis avec Calvaro, Milton ou Jappeloup, ­présidents d’honneur au panthéon des chevaux. Steve ne compte plus les dessins, les lettres ou les poèmes reçus à la gloire de son cheval. Pourtant, la naissance de l’animal ne laissait pas entrevoir un destin si glorieux.

«Balzanes quatre, cheval à abattre», dit-on dans le milieu équestre. Le 24 juillet 2001, très tard dans la saison d’élevage, un insignifiant avorton aux quatre jambes baignées de blanc est venu au monde en Normandie. «Pour tout dire, nous étions un peu déçus lorsque Nino est né», a confié à Cavadeos Philippe Deroubaix, le frère de son éleveur aujourd’hui décédé. «Nous espérions que Kannan [son père] apporterait de la taille au poulain. En réalité, il était assez petit et chétif.» Sa mère, Hermine du Prelet, est une petite jument rondelette et très nerveuse. Elle a de bonnes origines, mais son caractère est tellement exécrable qu’elle n’est jamais sortie en concours d’élevage; elle est tout bonnement impossible à transporter en camion.

A 2 ans, Nino est acquis par un haras normand. Il y termine sa croissance jusqu’à ce qu’un cavalier du cru, Guillaume Foutrier, le débourre et l’initie au saut d’obstacles. «Dans son caractère, Nino est un cheval avec une très forte personnalité, un peu précieux, raconte-t-il. Il faut savoir jouer avec et être à son écoute. Comme à l’obstacle, d’ailleurs. Nino est un cheval avec beaucoup de sang, qui fait preuve d’un grand respect de la barre. Les premières années, lors du saut, il montait bien trop haut. Avec l’équipe du haras, il nous a fallu faire preuve de patience et aller à son rythme pour ne pas casser le cheval et lui permettre de révéler son potentiel.»

A 9 ans, le cheval n’a couru que des épreuves mineures. Si les ­spécialistes lui reconnaissent un certain potentiel, son caractère bouillonnant le dessert. Il est vendu en Belgique, puis en Allemagne, où il est aligné sur des ­parcours de 1,50 m. C’est là qu’il est repéré fin 2010 par Thomas Fuchs, l’entraîneur de Steve Guerdat. «Je l’ai vu en vidéo, se souvient le Jurassien. C’était un extraterrestre. On voyait tout de suite qu’il avait une qualité exceptionnelle, mais qu’il était un peu bizarre. A l’essai, je n’ai fait qu’une dizaine de sauts, de 1,10 m au maximum. J’ai éprouvé un sentiment incroyable.»

Champion d’Europe par équipe, le cavalier est déjà un des meilleurs pilotes du circuit. Il ne s’imagine pas à quel point ses débuts avec l’étrange selle français seront difficiles. Nino a faim, il veut manger les barres, avaler les chronos. En parcours, la simple vue d’un saut le rend hystérique. Une obsession qui ne rend pas l’abord des obstacles très académiques. Or Nino ne supporte pas de toucher les barres. Le choc de son sabot contre la perche est une insulte à son génie. En cas d’abord mal maîtrisé, il préfère refuser sèchement. Pour son premier parcours, à 1,40 m, le couple est éliminé sur le premier obstacle. «Apprends d’abord à monter, tu reviendras ensuite», lance le prétentieux animal à l’un des meilleurs cavaliers du monde.

Depuis, Nino des Buissonnets a accumulé de l’expérience, de l’endurance, de la technique, mais reste toujours aussi caractériel. «Je le comparerais à Rafael Nadal, dit Steve Guerdat. En piste, il devient Rambo. Rien n’est trop haut ni trop difficile pour lui.» Les petites épreuves qu’on aborde le sourire aux lèvres ne conviennent pas au bouillonnant bai. Dès que les barres dépassent 1,10 m ou 1,20 m, il a besoin d’énergie et de vitesse pour sauter. En revanche, il se sublime dans les grands championnats. D’abord parce que sa fougue lui permet de se bonifier au fil des tours. Quand les autres chevaux se fatiguent, lui devient juste gérable. Et surtout parce qu’il adore l’atmosphère électrique des grands rendez-vous. «C’est une bête de scène, rigole Steve Guerdat. Quand il sent que la pression monte et que le public le regarde, il devient encore meilleur.»

Le reste lui est bien égal. Qu’il s’agisse de la petite piste intérieure de Göteborg ou de la grande plaine d’Aix-la-Chapelle, il est à l’aise partout. Sans surprise, l’animal apprécie également les remises de prix. Il s’y rend les oreilles en avant et le sabot conquérant, pressé de recueillir l’amour et l’admiration du public.

Nino veut être aimé. «A l’écurie, c’est un chien, s’amuse son cavalier. Il est tout le temps derrière nous.» Quand il ne saute pas, le hongre est étonnamment tranquille: gentil au box, aimable avec ses condisciples, agréable en promenade. Avec toujours une touche de contradiction; il suffit que sa groom veuille tourner à gauche pour qu’il parte à droite. Alors que le commun des équidés adore les pommes, lui ne jure que par les bananes.

Le cavalier a beaucoup ménagé sa monture au cours des années. Il le réservait au rendez-vous le plus important de la saison, le préparant spécifiquement pour cette échéance. En 2014, Steve avait confié: «Nino est un cheval comme on n’en a qu’un dans sa vie. Certains chevaux arrêtent leur carrière sportive vers 14 ou 15 ans, mais j’aimerais qu’il puisse durer jusqu’à 16, 17 ou même 18 ans.»

Le Jurassien pariait sur le long terme. C’est un choix que ne font pas tous les cavaliers. Ce cheval qu’il aura ménagé jusqu'au bout n’est pas le sien. Il ne pourrait certainement pas se l’offrir. Nino des Buissonnets appartient à Urs Schwarzenbach, un milliardaire zurichois féru de polo. Il se murmure qu’il l’aurait payé 2 millions de francs, un chiffre qui paraît exagéré. Peu de mécènes auraient pu se l’offrir, rares auraient été les cavaliers capables de le monter.

Mais lors de son dernier Grand Prix à Genève, personne ne se souciera d’argent. Seule opérera la magie de ce couple improbable: Nino le bouillonnant et Steve le réservé. Pégase et centaure à la fois, ils se rapprocheront un peu plus du ciel, de la victoire, de la légende.