Son âme est aux Indes. Elles ne sont pas galantes, mais vulnérables. Inestimables, à ses yeux, pour cette raison. La Genevoise Noëlle Demole, 27 ans, en revient. Dans quelques mois, elle y retournera. La pluie tombe en rafales sur le bistrot Le Lyrique, à deux bonds du Grand Théâtre à Genève, mais vous êtes ailleurs. La voyageuse vous transporte sous un ciel qu’elle chérit, à Arani, village du Tamil Nadu, un Etat du sud de l’Inde.

Notre ambition, c’est que nos protégés soient financièrement indépendants, que les femmes en particulier, souvent bafouées, échappent à l’emprise des hommes, grâce à une formation

Noëlle Demole

Une baroudeuse, cette Noëlle, au nom d’autres vies que la sienne. Impossible de le deviner pourtant. Attablée dans une clarté de tempête, elle un air de ballerine: un chignon de jeune fille rangée, un visage pâle très Lac des cygnes. Personne n’imaginerait qu’elle boxe à ses heures, fièvre du corps découverte à New York. Une transe d’étudiante: le temps d’obtenir un master en relations internationales, à Columbia.

Cogneuse, donc, selon l’humeur. Et danseuse, classique d’abord, dès l’âge de 4 ans, à Montréal où son père, le banquier Jean-François Demole, travaillait alors. «Vous voyez, là, sur la photo, c’est moi à Arani, avec mon associée, Priscilla Nirmala Kumari, qui a créé SUEB, une ONG qui vient en aide à des femmes violentées. Je me suis alliée à elle quand j’ai lancé en 2018 mon association Shere Khan’s Youth Protection.»

Sur l’écran de son smartphone, deux Indiennes devisent, l’une ravinée – c’est Priscilla –, l’autre animée par une flamme sombre. «Je porte rarement un sari, mais il peut favoriser le contact.» L’objectif de Shere Khan’s Youth Protection? Financer les études de jeunes Indiens de 16 à 20 ans, pour qu’ils échappent à l’enfer de la rue, les trafics qui meurtrissent, les viols qui transforment leurs victimes en morts-vivants.

Changer des destins

A Arani, ils sont déjà 68 à bénéficier de ce soutien, s’enthousiasme l’apprentie boxeuse. Les garçons se forment, à l’université, à l’informatique ou à l’ingénierie mécanique; les filles, au métier d’infirmière ou de couturière. «Notre ambition, c’est que nos protégés soient financièrement indépendants, que les femmes en particulier, souvent bafouées, échappent à l’emprise des hommes, grâce à une formation.»

Idéaliste? Candide? Raisonnable au contraire. Noëlle Demole n’est pas fille et petite-fille de banquiers pour rien. Elle connaît la valeur d’un investissement. Pour financer Shere Khan’s Youth Protection, elle a mobilisé la famille, sa mère, Caroline Demole, ses grands-parents, Françoise et Guy Demole. Et comme cela ne suffit pas, elle fait campagne pour obtenir des dons, à travers un film, notamment, qu’elle vient de tourner, visible sur son site:

Pour 1000 francs, soit le prix de deux ans d’études, on peut changer un destin. «J’ai sur place une équipe de trois personnes qui identifient des jeunes susceptibles de bénéficier de notre aide. D’ici à la fin de 2020, ils devraient être près de 200 à en profiter, mais cela implique de récolter des fonds, pour garantir leurs cursus. A cela s’est ajouté un nouvel objectif: l’achat de machines qui fabriquent des serviettes hygiéniques stériles. Pendant leurs règles, les femmes doivent souvent se cacher: elles utilisent ce qu’elles trouvent.»

Noëlle honnit l’injustice. A 15 ans pourtant, elle s’imaginait avoir «une vie bateau». Une famille, une situation, un confort. Mais sa mère, Caroline, l’incite à sortir du cadre, raconte-t-elle. A se faire violence. Symbole: c’est elle qui la pousse à plonger en apnée; aujourd’hui, il lui arrive de nager ainsi dans le sillage d’un requin marteau dans les eaux radieuses des Bahamas.

Mais pourquoi l’Inde? Son grand-père, Jean-Pierre Cuoni, fondateur de l’EFG Private Bank, l’encourage à prendre son envol là-bas. Il a une amie anglaise qui pourrait l’accueillir. Noëlle vient de passer sa maturité et elle débarque, sac au dos, dans un village. «Tu veux travailler? Il y a un orphelinat pas loin.»

Le mois qu’elle passe au milieu de 120 enfants bouleverse les cartes de son existence. Elle s’attache à un garçon de 8-9 ans. Le jour du départ, c’est un cataclysme. On imagine alors son serment: elle sauvera un jour cette bouille tellement confiante.

Danseuse de salsa

«Quand j’y suis retournée, six ans plus tard, j’ai voulu le revoir. On m’en a dissuadée. Il vivait désormais dans la rue. Je l’ai contacté via WhatsApp. Et je lui ai proposé de l’aider à se former. Il voulait de l’argent, mais pas pour des études. J’ai compris qu’il était trop tard. Et je me suis promis que cela n’arriverait plus jamais dans mon orphelinat.»

Cette Samaritaine, qui a la passion de la salsa, est une fille de parole. Sa vie professionnelle, elle la consacrera à la lutte contre le blanchiment d’argent, au sein d’une banque ou d’une société de conseils. «Dans ma famille, certains ont sourcillé quand ils ont su qu’il n’y avait que la chasse à l’argent sale qui m’intéressait.»

La patricienne soigne sa différence. Son futur? «Je voudrais être mariée, avoir des enfants. Et consacrer un jour une thèse à ce sujet qui m’obsède: le trafic d’êtres humains. Quant à mon association, je m’en occuperai jusqu’à mon dernier souffle.» Noëlle est chevaleresque. La griffe d’une tigresse du Bengale.


Profil

1992 Naissance à Genève, un 26 décembre, d’où son prénom.

2012 Premier voyage en Inde, où elle travaille dans un orphelinat.

2018 Elle crée l’association Shere Khan’s Youth Protection.

2019 Elle obtient un master en relations internationales à Columbia.


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