«J'ai puisé dans les souvenirs de ma vie durant la guerre. J'y ai fait vivre un héros, un méchant et une héroïne. Ça suffit à faire des livres.» Vrai, mais il y a la manière. Dans les livres de Ian Fleming, il y a de l'aventure, des armes insensées, de la stratégie, de l'élégance, de l'humour, des bombes - y compris celles que le héros, prêt à tout certes, mais en smoking, renverse régulièrement sur un lit. La recette a abouti à des millions d'exemplaires vendus, puis des dizaines de films vus partout dans le monde. Et des habitudes. Aller voir le dernier James Bond. Débattre de Sean Connery qui était parfait et de Daniel Craig qui est épatant quoique blond. Réentendre la musique de John Barry. Admirer les génériques. Et la dernière James Bond Girl.

Ian Fleming, le père de James Bond aurait eu cent ans en 2008. L'anniversaire donne lieu à une exposition dans les murs du très militaire Imperial War Museum de Londres, qui a jusqu'ici présenté plus d'avions de combat que d'anodins petits bikinis orange, tels celui d'Halle Berry dans Die another Day. Les fétichistes de 007 peuvent découvrir des vêtements, des tapuscrits originaux, l'album de famille de Fleming et les gadgets qui ont marqué les esprits, tel le parapluie à jet empoisonné, le revolver-rouge à lèvres ou pire, les chaussures à lame dissimulée de l'affreuse Rosa Klebb dans Bons Baisers de Russie.

James Bond a fait son apparition en 1952 dans Casino Royale. Il n'aurait sans doute jamais connu un tel destin sans l'appui de Peter Fleming, frère de Ian, qui publiait déjà ses récits de voyage (le compagnon de route évoqué par Ella Maillart dans Oasis interdites, c'est lui). Il a beaucoup insisté auprès de ses éditeurs pour qu'ils publient les peu sérieux romans d'espionnage de son petit frère. Né en 1908 à Mayfair dans un milieu privilégié où chacun étudiait à Oxford ou Eton et était cousin des Churchill, Ian s'avère plus sportif qu'étudiant modèle. Il deviendra journaliste. Son expérience chez Reuters, l'agence de presse, lui a appris la rapidité, la concision, la réactivité, l'abattage, expliquera-t-il.

Fleming fume beaucoup, le Bond littéraire aussi (le Bond de cinéma a cessé depuis longtemps cette activité indigne d'un héros de blockbuster). Ian aime les femmes - «Il était dur et souvent cruel, mais au fond sentimental», dira l'une d'elles -, James aussi. Le journaliste de bonne famille s'y connaît en jeux et en alcools. 007 aussi. Les valeurs du milieu de Fleming se révèlent, en négatif, chez les ennemis de James. Les méchants sont reconnaissables à leur mauvais goût vestimentaire, leur homosexualité refoulée, leur insensibilité à la grâce, leur fâcheuse tendance à empoisonner l'adversaire et, comble de l'ignominie, à tricher au jeu.

Ian Fleming perd son père à 11 ans. James Bond sera aussi orphelin, de père et mère, à 11 ans. Fleming, étudiant à l'Institut des Hautes études internationales de Genève en 1930, y est tombé amoureux d'une jeune Vaudoise, Monique Delacroix. Il la quittera sous la pression de sa propre mère qui menace de lui couper les vivres s'il persévère avec cette Helvète. L'exposition ne précise rien de plus la concernant. Sauf que Monique Delacroix donnera son nom et sa nationalité à la maman de James Bond. Ce qui fait que James est à moitié Suisse romand.

C'est là le genre d'anecdotes qu'enseigne l'exposition, fondée sur les similitudes biographiques entre auteur et personnage et les projections idéalistes de l'un sur l'autre: Fleming, employé des services secrets de l'armée navale pendant la Seconde Guerre mondiale, n'a jamais quitté son bureau. L'action, il ne l'a pas vécue. Mais la guerre a été son époque glorieuse. Elle l'a révélé à lui-même et demeurera la source des aventures, des détails techniques, des décors. Le fondement idéologique des romans, aussi. Tout ce qui fait que James Bond, en héros distingué de la pop culture, dit quelque chose du XXe siècle aussi bien que dix rayonnages encyclopédiques.

En 1945, Fleming a 38 ans. Il travaille à nouveau dans la presse. Dès les années 50, il passe deux mois par an à Golden Eye, sa villa en Jamaïque. C'est là qu'il se souvient et écrit. Un héros, un méchant, une héroïne. Un héros britannique, même si ce sont les Etats-Unis qui dominent et que l'empire et ses services secrets s'étiolent. Un méchant avec un nom aux consonances germaniques qui, de pseudo-nazi, devient Russe pendant les décennies de guerre froide, puis terroriste au service d'un axe du mal aux frontières floues dans les années Bush. Cela bien après Fleming, qui meurt en 1964.

Comme l'ennemi, les armes racontent l'époque. La mini-caméra Leica de 1938, celle qui a servi à reproduire tant de microfilms planqués dans des chignons moscovites, fait sourire le spectateur à l'ère du iPhone. Et les James Bond girls, autrefois si fragiles à l'heure de soupirer «Oh James»? Elles sont devenues, nous assure-t-on, toujours plus fortes et indépendantes au cours des décennies. Mais toujours prêtes à succomber, ouf. Car à quoi donc pourrait encore servir 007 sans de nouvelles Ursula Andress émergeant dans le soleil en bikini blanc?

Le prochain James Bond, Quantum of solace, réalisé par Marc Foster, sortira à fin 2008.

For your eyes only, Imperial War Museum de Londres. Jusqu'au 1er mars 2009. http://www.iwm.org.uk/007