Place de jeu carabinée, vue plongeante sur le lac. On ne sait plus trop bien à qui la récréation est destinée. Jeremy, 16 ans, «pas de photo sans ma casquette»; Manuel, 17 ans, ancien nageur d'élite qui se verrait bien en apprenti cuisinier, reconverti lui aussi pour le moment en jeune homme au pair. Ils gravissent le toboggan à l'envers, se jettent des espaliers, sous le regard rieur des quatre enfants dont ils ont la garde. C'est un film, tout à coup, qui fait parler d'eux, ces quelques garçons qui chaque année viennent de Suisse allemande pour aider des parents romands dans leurs tâches ménagères. «Jeune homme», du réalisateur zurichois Christoph Schaub, raconte par le menu les lessives, le français lacunaire, la bonne humeur déterminée d'un adolescent engagé par une famille genevoise. Dans la fiction, l'adolescent a le cheveu peigné et la componction surjouée. Dans la réalité, les deux jeunes de Cully réajustent leurs énormes pantalons hip-hop; ils apprennent aux enfants à faire «yo» avec deux doigts pliés comme dans les gangs du Bronx. Et, autre différence majeure avec le long métrage, ils ne font pas l'amour à leur voisine quadragénaire. «C'est le problème», confirme Manuel, hilare.

Depuis la sortie de ce petit film hivernal, le téléphone glapit sans cesse chez Madame Konrad. Placeuse de jeunes filles pour l'association Pro Filia, à Zurich, elle se met volontiers aux garçons. «Jusqu'ici, je plaçais environ cinq jeunes hommes par année dans des familles romandes, contre plus de 75 filles. Désormais, je reçois de nombreux appels. Des mères, surtout, qui voudraient ne pas voir leurs ados désœuvrés à l'issue de la scolarité obligatoire.»

Quand elle soumet ses damoiseaux à des foyers francophones, Heidi Konrad obtient encore souvent des réactions circonspectes, voire des refus péremptoires. «Les parents n'imaginent pas forcément qu'un garçon touche leurs enfants. C'est culturel. Mais je dois vous dire que nous n'avons jamais rencontré de difficultés. Au contraire.»

En général, les garçons qui entreprennent cette démarche nourrissent des objectifs bien plus clairs que leurs homologues féminins. Ils veulent apprendre la langue, passer du temps au contact des enfants qu'ils adorent, s'émanciper en quittant un temps le logis outre-Sarine. Mais le préjugé reste coriace - «un homme est moins apte aux tâches ménagères» - et Pro Filia, qui par son nom et depuis un siècle promet une fille à qui en a l'usage, ne compte pas adapter sa raison sociale aux mœurs de l'époque.

D'ailleurs quand Jeremy, long ado blond, a appris qu'un autre mec au pair viendrait habiter Cully, il s'est d'abord interrogé sur l'honorabilité de ce jeune homme qui se mettait, lui aussi, au plumeau et au baby-sitting. «Je me suis dit qu'il devait être naze. Moi-même, j'ai bien fait rigoler mes copains, à Zurich, lorsque je leur ai annoncé mon projet de devenir jeune homme au pair.» Finalement, Manuel, de Zurich également, est devenu «un plus que frère». Et les deux garçons au schwyzerdütsch grasseyant sont une attraction dans les ruelles viticoles du bourg vaudois. Ils ont la démarche ouvragée-alanguie des fans de rap. Et personne à l'horizon pour en prendre ombrage. Jeremy, il faut le dire, n'est pas le prototype de la niaiserie adolescente. Cet été, quand il aura clos son périple vaudois, il débutera un apprentissage de confiseur dont il a dégotté lui-même la place. A 16 ans, le bonhomme n'a pas hésité longtemps avant de se lancer dans l'aventure ménagère. «J'ai reçu une photo de la vue sur le lac que l'on a depuis cet appartement de Cully et je suis parti.» A son arrivée, il est tombé sur Basile, un lutin gouailleur de 4 ans, et sur Alix, blonde méditative de 7 ans. «Les enfants de la madame», dit-il. Sur lesquels il veille, mi-frère, mi-autoritaire.

Pour Danielle, sa «madame», la proposition faite par Heidi Konrad de Pro Filia d'accueillir un garçon n'a pas soulevé de trouble excessif: «J'avais eu une ou deux mauvaises expériences avec des jeunes filles. J'ai surtout appris à me fier à mon instinct. Et Jeremy, je l'ai tout de suite bien perçu.» Question de confiance, délicate à jauger lorsqu'il s'agit de confier à un adolescent sa progéniture. Et pour Jeremy, la responsabilité est lourde. Les parents quittent leur domicile tôt le matin et reviennent souvent vers 20h. Une femme de ménage pallie deux fois par semaine les retards pris par Jeremy, mais il doit s'occuper de nourrir les bambins, accompagner la plus grande sur le trajet de l'école, divertir le plus petit. «Au départ, raconte Danielle, des amis nous traitaient de zinzins. Ils s'imaginaient qu'on allait tomber sur un pervers. Ce qui m'angoissait davantage, c'était l'intimité partagée. Notre appartement est petit et je n'avais pas non plus envie de gérer un hall de gare. Je souhaitais que Jeremy participe à notre vie familiale.»

D'excellente grâce, le jeune homme s'est prêté au jeu. Il suffit de le voir s'adresser à Basile, lui enfiler ses gants, ne pas le laisser trop transgresser la barrière générationnelle sans jouer au père de substitution, pour comprendre que le Zurichois est doué. Ce n'est pas le cas de tous. Dans l'école lausannoise où Jeremy suit deux fois par semaine des cours de français, ils sont huit garçons. Dont certains ont fait le déplacement en Suisse romande pour des motifs moins avouables. Un garçon pour dix filles, cela peut éveiller certains appétits. «Ils croient que c'est une Sex-Schule. De mon côté, j'essaie de me faire des amies que je reverrai à mon retour.» Presque tous les soirs, Jeremy sort à Lausanne, dans un bar pour jeunes. Il rentre à 23 heures, c'est «la madame» qui le demande. Il n'y voit pas d'inconvénient, d'autant que les journées ne rétrécissent pas en fonction des aventures nocturnes.

C'est une tradition purement helvétique, une légère incongruité d'ordre linguistique. Depuis le siècle dernier, des jeunes filles traversent la palissade de rösti pour élever les enfants de nos contrées. Pendant leur séjour, elles font davantage que posséder une langue, elles apprennent leur pays. Chez Jeremy, chez Manuel aux yeux verts, chez tous ces garçons qui s'apprêtent depuis la sortie d'un film à prêter main forte aux familles romandes, il y a l'idée que la fonction n'a rien d'a priori féminin. «C'est l'émancipation», chante Jeremy sur le quai de Cully. Avec la baisse du nombre de candidates à l'exil provisoire, les jeunes hommes offrent un avenir à la mission.