D’un côté, un système scolaire qui se veut toujours plus intégratif, promeut la mixité sociale, constitue des classes hétérogènes, fusionne des filières, désenclave, évolue. De l’autre, des parents investis jusqu’au cou pour le bien-être de leur enfant, le développement de sa singularité et la consolidation de son CV dès ses premières années de crèche. L’enfant d’aujourd’hui est un précieux potentiel que les parents semblent toujours plus réticents à confier à l’institution scolaire, cette grande machine aveugle et normative. «Les relations entre parents et institution scolaire se sont modifiées au cours des dernières années», remarque Fouzia Rossier, cheffe du Service de l’enseignement spécialisé à Fribourg. «Les parents exigent certaines prestations de l’école, comme un consommateur à l’achat d’un produit.»

Symptomatique de cet air du temps, le cas des enfants réputés «à haut potentiel intellectuel» en dit beaucoup sur l’état des relations parents-école à l’heure de la rentrée. D’abord parce qu’il révèle une psycho-médicalisation systématique des difficultés scolaires: on ne soupçonne plus un enfant d’être intelligent, on le diagnostique. Tout comme le dyslexique, le dyscalculique ou l’hyperactif. Face à l’échec scolaire, les parents cherchent toujours plus d’explications qui ne les remettent pas en question, estiment plusieurs enseignants qui ne souhaitent pas être nommés. Dès que leur enfant présente des troubles du comportement, ils iront chercher un diagnostic «HP».

Méfiance scolaire

Ensuite parce qu’il dénote d’un nouveau climat de méfiance à l’égard de l’école. Paru au printemps 2012, La Petite Noblesse de l’intelligence. Une sociologie des enfants surdoués est le fruit d’une enquête de Wilfried Lignier, sociologue et chercheur au CNRS. Il dresse le portrait de cette fraction spéciale de la population scolaire (lire ci-contre) et identifie des parents qui, souvent, ont eux-mêmes eu des relations problématiques avec l’école. Soit qu’ils se sont profondément ennuyés, soit qu’ils ne se sont pas sentis reconnus à leur juste valeur, soit encore qu’ils y ont échoué.

«Quelles que soient les compétences de l’enfant, les parents projettent sur eux leur propre expérience», estime Serge Loutan, chef du Service de l’enseignement spécialisé pour le canton de Vaud. «Forcément, cela colore la relation que l’enfant aura avec l’institution scolaire. Les parents qui ont eu de mauvais rapports avec l’école cherchent naturellement à protéger leur enfant d’une expérience similaire.»

Concrètement, qui sont ces enfants «HP»? Et en Suisse romande, comment sont-ils pris en charge? Il y a quelques années encore, on les appelait les surdoués. Aujourd’hui, on parle d’enfants précoces, HPI, ou juste HP. Ce haut potentiel, pour être revendiqué en milieu scolaire et donner lieu à des mesures d’adaptation, doit être diagnostiqué par un psychologue à l’aide d’un test de QI. Ce dernier est calculé relativement à l’ensemble des enfants du même âge et doit se situer au-dessus de 130 pour qualifier un HP. Le QI étant supposé distribué selon une courbe en cloche au sein de la population, le seuil de 130 correspond aux 2% les plus intelligents.

Bien entendu, tous ne sont pas détectés. Et il ne serait pas bon de le faire, avertit Jean-Claude ­Marguet, chef du Service de l’enseignement obligatoire à Neuchâtel. «Si les enfants présentent une intelligence plus élevée que la moyenne, il n’est pas toujours recommandé de les étiqueter ainsi. Pour des enfants qui souffrent souvent de leur différence, cela peut contribuer à les stigmatiser plus encore. Une étiquette «HP», il faut l’assumer. On remarque d’ailleurs que plus on avance dans le cursus scolaire, plus ces enfants peuvent mettre en place des mécanismes de régression, pour rester en lien avec leurs camarades.»

Les filles se taisent

En général, les parents recourent au diagnostic lorsque l’enfant présente des difficultés scolaires ou psychologiques, ou les deux. Et même si toujours plus de parents souhaitent faire tester leur enfant «à titre préventif», par ambition ou par esprit de revanche sociale, la population problématique reste surreprésentée lorsqu’on parle des enfants précoces, estime Claudia Jankech, psychologue installée à Lausanne et spécialisée dans la prise en charge de ces derniers.

Par ailleurs, trois enfants sur quatre reçus en consultation sont des garçons. Cette proportion se vérifie auprès des autorités scolaires contactées, ainsi que dans les écoles privées, comme l’Ecole Sofia à Lausanne, qui propose un coaching individualisé pour les enfants HP.

Pourquoi tant de garçons? De l’avis général, les filles ont moins de problèmes de comportement à l’école. «Elles s’adaptent. Parfois au prix d’efforts incroyables», estime Marianne Strahm, codirectrice de l’Ecole Sofia. «Elles vont jusqu’à présenter des résultats moins bons que ce dont elles sont capables, simplement pour faire comme les autres.»

«Avec les filles, soit cela se passe beaucoup mieux, soit beaucoup plus mal, analyse Serge Loutan. Elles semblent avoir plus naturellement un contact facile avec l’école. Ou alors – mais ce sujet est polémique – c’est l’école qui serait mieux adaptée aux filles qu’aux garçons… Lorsqu’elles présentent un haut potentiel, les filles sont souvent, dans leur classe, une solution plutôt qu’un problème. Elles profitent de leur facilité pour aider les autres. En revanche, lorsqu’elles souffrent de se sentir différentes, elles l’expriment souvent de manière plus discrète. Les souffrances silencieuses sont les pires, parce qu’on les repère plus difficilement et plus tardivement.»

Egalement surreprésentés parmi les HP, les enfants des classes moyennes à supérieures. Un constat dont les associations de parents ou les psychologues se défendent. Roberta Poulain, présidente de l’Association suisse pour les enfants précoces (ASEP): «Nous ne tenons pas de statistiques de ce type. Et même si nous le faisions, elles seraient biaisées, puisqu’il faut l’attestation d’un psychologue pour adhérer à notre association. Or un test de QI coûte relativement cher. Certaines familles ne peuvent pas se le permettre.»

En effet, chez Claudia Jankech, un bilan psychologique complet, qui comprend différents tests de QI et une prise en charge globale de l’enfant, coûte entre 1000 et 1200 francs. «Bien sûr, les enfants détectés sont souvent issus de milieux socioculturels qui ont les moyens de le faire, constate Claudia Jankech. Mais c’est pour cela que nous faisons un travail d’information des écoles. Pour que les enfants de classes sociales défavorisés puissent aussi être détectés. C’est la responsabilité de l’école de le faire.»

Sur ce point, tous les cantons ne sont pas d’accord. Vaud et Genève, par exemple, rechignent à mobiliser des ressources publiques, en particulier le temps de consultation de psychologues scolaires, pour faire tester le QI d’enfants qui, par ailleurs, ne poseraient aucune difficulté scolaire. A Fribourg en revanche, tout parent qui observe des signes de haut potentiel chez un élève peut demander un test psychométrique auprès des psychologues scolaires.

Apprendre à apprendre

Aucun canton romand ne tient de statistiques sur le nombre d’élèves HP, ce d’autant qu’ils ne sont pas tous pris en charge de la même manière. Parce que certains présentent des troubles associés – difficultés d’apprentissage, dyslexie, dysorthographie, troubles de l’attention, du comportement ou de la motricité –, ils sont considérés comme des enfants aux besoins pédagogiques spéciaux et bénéficient de mesures d’appui ou de dispenses similaires.

Pour certains élèves HP, les établissements envisagent parfois des sauts de classe. «Mais ce n’est pas toujours la meilleure solution, estime Fouzia Rossier. Ces enfants peuvent parfois manquer de la maturité émotionnelle nécessaire pour s’intégrer dans une classe d’élèves plus âgés. Sur le plan cognitif, l’élève HPI a souvent un vocabulaire élaboré, connaît beaucoup de choses, généralise facilement, comprend facilement les nouvelles idées, a une curiosité très large et veut savoir comment les choses fonctionnent. Au plan créatif, il a des idées originales, ne craint pas de manifester son désaccord, ajoute des détails, transforme ou associe les idées. Dans son travail, il s’investit dans les tâches qu’il préfère, se désintéresse de celles qui sont répétitives, peut se montrer perfectionniste, est souvent impulsif.»

«Avec leur fonctionnement très intuitif, les enfants HPI présentent rarement des problèmes en primaire, explique Roberta Poulain. Mais parce qu’ils ont de la facilité, ils n’apprennent pas à apprendre. A un moment ou à un autre, ils risquent de présenter des problèmes scolaires parce qu’il leur manque une technique d’apprentissage.»

«Chez ces enfants, l’ennui se développe très vite», ajoute Valérie Beauverd, codirectrice de l’Ecole Sofia. «Il suffit de leur répéter deux fois la même information et on les a déjà perdus. Quand ce décrochage se traduit par un échec scolaire, l’enfant perd confiance en lui. Il est alors très difficile de le remotiver, de lui redonner une estime de lui.» L’Ecole Sofia, si elle offre aussi des cours à plein temps, propose surtout un coaching individualisé qui vise la réintégration de l’enfant dans une école publique.

Quelques établissements scolaires publics, dans les cantons de Vaud, Fribourg et dans le Jura, proposent pour leur part des classes supplémentaires, dites du mercredi, où les enfants précoces sont pris en charge par un enseignant volontaire. On leur propose des cours de japonais, de robotique, d’astronomie et aussi des cours de méthodologie. L’objectif de ces cours étant principalement de répondre à la frustration intellectuelle que ces enfants pourraient ressentir en classe, en leur donnant du grain à moudre.

L’ASEP regrette cependant que ces mesures spéciales soient réservées aux enfants diagnostiqués, test de QI à l’appui, et présentant des difficultés scolaires: «On attend que les enfants soient en difficulté pour agir, alors que l’on pourrait prévenir les problèmes en facilitant les sauts de classe, ou leur accès à ces cours spéciaux.» De là à plaider pour des mesures de prévention de l’échec scolaire pour les élèves à haut potentiel, il n’y a qu’un pas que Roberta Poulin n’hésite pas à franchir. «Les élèves dyslexiques, par exemple, s’ils ne sont pas pris en charge assez tôt, peuvent présenter des résultats insuffisants pour entrer en voie prégymnasiale. Il n’y a pas de sot métier, ce n’est pas grave de ne pas faire d’études, pour autant qu’on l’ait choisi. Mais ne pas offrir, comme pour les enfants dyslexiques, une pédagogie différenciée à des enfants qui ont de grandes capacités intellectuelles, revient à les entraver dans leur parcours scolaire. Quand on a un don en sport ou en musique, personne ne vous freine pour en faire le meilleur usage.»

Tous différents

La pédagogie différenciée, justement, se trouve être au programme de tous les cantons romands désormais, et dans le canton de Vaud en particulier avec l’entrée en vigueur cette année de la nouvelle loi sur l’enseignement obligatoire. Serge Martin, adjoint à la Direction pédagogique de l’enseignement obligatoire vaudois: «En principe, les établissements auront la possibilité d’aller beaucoup plus loin dans l’individualisation des parcours ­scolaires. Tant pour des allégements que pour des renforcements. Si un élève est super-doué en maths mais présente de grosses difficultés en français, son programme pourra être adapté en conséquence. Cela ouvre d’autres horizons, également pour ces élèves HPI. Evidemment, cela demande une organisation plus souple des établissements. On ne peut pas modifier les choses du jour au lendemain, mais il y a une volonté législative d’aller plus loin dans la diversification de l’enseignement.»

Cela tombe à pic, la pédagogie différenciée est celle que tous les parents d’élèves, précoces ou non, appellent de leurs vœux. Tout en précisant qu’ils «attendent de voir» comment ces réformes se traduiront dans la réalité. Leur réalité. Qui ne saurait se mesurer qu’au bien-être de leur progéniture.