Cette semaine, Le Temps a publié la lettre ouverte déchirante d’une jeune fille étranglée par le confinement. Maxime Sbaihi est directeur général de GénérationLibre, un think thank français fondé en 2013 par Gaspard Koenig et qui vise à promouvoir les libertés et la responsabilisation individuelle. Il remet la démocratie au centre et explique pourquoi la réouverture des universités et des lieux publics est sensée.

«Le Temps»: A travers plusieurs tribunes, votre association témoigne de sa colère. Quels sont vos griefs?

Maxime Sbaihi: Ils ont évolué au fil de la pandémie. Il y a une année, nous avons été pris de court comme tout le monde et nous avons admis que l’état d’urgence sanitaire s’imposait pour endiguer la circulation du virus. Maintenant qu’il a été établi que le virus met surtout en danger les personnes les plus âgées – l’âge médian des victimes du covid est de 85 ans –, les gouvernements européens doivent adopter des mesures différenciées en fonction des tranches d’âge de la population. Et cela, très vite, car les jeunes, victimes invisibles du virus, sont en danger.

Pourquoi?

Parce que de nombreuses études prouvent que les années perdues à certains âges clés de la vie ne se rattrapent jamais. Entre 5 et 12 ans, un enfant développe sa socialisation. S’il ne peut accomplir cette étape dans de bonnes conditions, comme c’est le cas aujourd’hui avec le confinement et la mise en veille de nombreux loisirs, il est susceptible de conserver à jamais des séquelles. Pareil pour la formation. Il a été démontré qu’un retard de qualification laisse des cicatrices sur toute la vie professionnelle et condamne plus souvent à la précarisation. Il faut très vite revenir à un enseignement supérieur et universitaire en présentiel, avec, bien sûr, les gestes barrières, pour que les jeunes recollent à leurs études et à leur avenir.

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Le manque de fêtes pèse aussi sur le moral des 18-25 ans. Quelle est la position de GénérationLibre à ce sujet?

Nous sommes pour la réouverture des bars et des restaurants, ainsi que des lieux de culture, moyennant les précautions d’usage: masques, distance sanitaire, limitation du nombre de personnes si nécessaire. Par contre, la tenue des grands festivals de l’été nous semble trop risquée. La liberté que nous prônons ne doit pas se faire aux dépens de la solidarité avec nos aînés.

Comment expliquez-vous que la santé soit devenue LA valeur cardinale de notre société?

Cette évolution est clairement liée au vieillissement de la population. Quand, en 1969, a débarqué la grippe de Hongkong, la vie a continué son cours comme à l’accoutumée. Qui se souvient des 40 000 morts liés à cette épidémie en France? La raison, c’est qu’après la Seconde Guerre mondiale et dans les années qui ont suivi, l’espérance de vie ne dépassait pas 70 ans. Comme, aujourd’hui, on meurt vingt-cinq ans après la retraite – l’espérance de vie est de 80 ans pour un homme et de 86 ans pour une femme –, la notion de longévité a pris le dessus et on assiste à un total basculement de notre rapport au risque. 

C’est-à-dire?

Puisque la médecine a pu prolonger la vie des gens de manière si spectaculaire, l’Occident semble avoir oublié, voire, méprisé la mort. Quand le risque de la mort est revenu en force dans notre quotidien avec la pandémie, nos autorités ne l’ont pas supporté. Dès lors, elles ont défendu la vie à tout prix en oubliant que, dans les critères qui déterminent une «bonne» vie, figurent aussi la liberté et l’intensité. Nous reprochons que le débat sur ces notions philosophiques soit encore évacué.

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Selon vous, le contrat social est remis en cause. Pourquoi?

Parce que, comme le dit Aristote, «traiter de manière égale quelque chose d’inégal est la pire des injustices». Puisqu’il a été constaté que ce virus était discriminant selon les âges dans sa manière d’opérer, appliquer les mêmes mesures à toute la population est une aberration. Il est temps d’affiner la donne pour tenir compte de la grande hétérogénéité des risques.

Et donc confiner uniquement les aînés ou les personnes vulnérables?

Non, à GénérationLibre, nous prônons la responsabilisation individuelle et non la coercition. Il ne s’agit pas d’obliger les personnes âgées à rester chez elles, mais à les rendre attentives aux risques encourus et à les inviter à la responsabilité. La solidarité entre les générations, ce n’est pas l’égalitarisme liberticide mais le juste partage des efforts: les moins vulnérables doivent respecter les gestes barrières mais ont aussi le devoir de continuer à faire tourner l’économie et financer la sécurité sociale. Les plus vulnérables doivent bénéficier d’un accès prioritaire aux vaccins, mais aussi se protéger volontairement.

Mais alors on en revient au risque d’embouteillage des hôpitaux…

Non, parce que si on a un vrai débat sur la fin de vie et sur la responsabilité individuelle, en admettant que la mort fait partie de l’existence, je suis convaincu que la société pourra aborder le maintien de la vie à tout prix de manière plus nuancée et surtout plus équitable.

A GénérationLibre, vous avez aussi mis en place un Observatoire des libertés confinées. De quoi s’agit-il?

C’est un outil citoyen qui recense toutes les libertés amputées au nom de l’état d’urgence sanitaire, comme le droit de manifester, par exemple, et qui veille à ce qu’elles soient toutes rétablies à la fin de la pandémie. C’est un fait: la liberté est très difficile à conquérir, très facile à perdre. Etant donné qu’en France, le système jacobin a une forte tendance à la centralisation des pouvoirs, nous appelons à la vigilance citoyenne pour que les contre-pouvoirs – le parlement, la justice, les territoires – puissent continuer à opérer.

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Si on cumule l’état d’urgence terroriste qui a prévalu entre 2015 et 2017, puis l’état d’urgence sanitaire, en place depuis un an, sur les cinq dernières années, la France a connu trois ans d’état d’urgence. Je ne sais pas pour vous, mais moi, ça me fait froid dans le dos. On est clairement sur la pente glissante des libertés, dont parle si bien François Sureau. Et ce qui est vrai pour la France l’est aussi pour l’Occident en général. Au nom d’un sacro-saint impératif sanitaire et sans doute par commodité de gouvernance, on bafoue la valeur de la liberté.

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