C’est un cri. Un cri documenté – les six pages de bibliographie en témoignent –, mais un cri, tout de même, contre le consensus entourant l’anorexie. Camille Cellier, ex-anorexique qui s’est soignée seule alors qu’elle avait atteint le poids morbide de 27 kilos, dénonce les psychothérapies traditionnelles, essentiellement systémiques, qu’elle juge infantilisantes et stériles, ainsi que les hospitalisations et leurs lots de «gavages, chantages et humiliations.»

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Surtout, clame-t-elle dans Guérir de l’anorexie, sorti en juin dernier aux Editions Odile Jacob, une personne anorexique ne le demeure pas à vie. Elle peut tout à fait se réinventer et «retrouver un rapport anodin à la nourriture.» «Il n’y a pas de fatalité enfermante, de même qu’il n’y a jamais une seule, mais plusieurs causes, développe l’auteur. Ce qui importe, d’ailleurs, ce n’est pas le pourquoi de la maladie, rumination improductive et souvent culpabilisante pour les parents, mais comment en sortir.»

Ses solutions, justement? «Respecter et responsabiliser le ou la patient·e lors d’entretiens ouverts, lui faire reprendre goût au réel et associer ses proches au processus», résume cette enseignante de lettres modernes et de cinéma à l’Université de Caen Normandie, qui accompagne des anorexiques dans leur parcours de guérison.

Même bilan depuis quarante ans

Un tiers, un tiers, un tiers. Un tiers de guérison – «sachant que pour les soignants «guérison» peut inclure des rechutes» –, un tiers de chronicité et un tiers de décès. Tel est, inchangé depuis quarante ans, le bilan thérapeutique de l’anorexie, rappelle l’auteure. «Serait-ce hérétique de demander au corps médical de s’interroger sur la qualité de son intervention?», questionne Camille Cellier avant de lister ses reproches.

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Le premier concerne une forme de paresse intellectuelle. Selon elle, les psychothérapeutes recourent inlassablement à leurs classiques quand ils reçoivent un·e anorexique plutôt que de s’intéresser à son cas particulier. Les lieux communs convoqués? «Maman est envahissante, papa est absent et la jeune patiente a forcément des problèmes avec sa féminité. Sans oublier le moment où le thérapeute, qui se place toujours en «super-sachant», avance que si la jeune femme refuse de se nourrir et donc de se développer, c’est pour, inconsciemment, empêcher son père de la désirer», soupire l’auteure.

Raccourcis dangereux

Camille Cellier, qui a grandi dans une famille équilibrée, juge ces raccourcis non seulement offensants, mais aussi dangereux puisqu’ils justifient souvent des séparations forcées et traumatisantes entre la personne malade et ses parents.

Dans son cas, dit-elle, l’anorexie a été provoquée par un faisceau de raisons. «Un chagrin violent, la fin d’un cycle du lycée, le tétanisant mot «avenir»… C’est un amoncellement de ce genre de dissonances, combiné avec des racines anxieuses et l’horreur de l’absurdité du monde, qui m’ont fait dévaler la pente des kilos.»

Maltraitance hospitalière

Le problème, répète l’auteure, c’est que les soignants préfèrent plaquer leur vision de la maladie sur les patients – qui sont à 90-95% des patientes — au lieu de les écouter. Il y a une infantilisation, voire un mépris affiché, car, dans le milieu médical, les anorexiques sont souvent vues comme «manipulatrices, menteuses et rebelles à tout traitement». Alors que, dans son expérience de coaching, Camille Cellier rencontre des êtres «sensibles et courageux, conscients des enjeux et cherchant sincèrement une issue à leur maladie».

Ces a priori négatifs légitiment des «actes de maltraitance» lorsqu’il y a hospitalisation, accuse encore l’auteure sur la base de nombreux témoignages. Confiscation des effets personnels, contrôle permanent, y compris dans les lieux d’intimité, propos rabaissants ou abus d’anxiolytiques. Et puis, évidemment, le gavage. Qui est parfois si massif et soudain, 2500 calories d’un coup, que la patiente est «pliée en deux de douleur sans que le médecin ne concède un aménagement du traitement ni une révision des quantités».

Camille Cellier attribue d’ailleurs le nombre de suicides «dont le nombre augmente en flèche à la sortie de l’hôpital» au décalage entre «une prise de poids fulgurante (4 kilos en une semaine pour B.)» et l’absence «d’équilibration cognitive» par l’équipe encadrante.

Couper avec la famille? Indispensable.

Mais, au-delà des conditions d’hospitalisation qui varient selon les pays et les établissements – la Suisse privilégie la solution ambulatoire –, la spécialiste stigmatise essentiellement «cette obsession de culpabiliser les parents» qui est, elle, universelle. La séparation d’avec la famille est considérée par le corps médical comme «une phase indispensable» sans laquelle la malade ne pourrait «apprendre à respirer seule» et développer une identité propre.

«Déjà, cette grosse ficelle ne fait souvent pas ses preuves, mais surtout, nul besoin d’assassiner théâtralement père et mère pour gagner cette liberté. Pourtant, une mère d’anorexique caennaise a reçu pour conseil de la part d’un chef de service de pédopsychiatrie de «faire le deuil de sa fille!», hallucine la spécialiste qui elle, défend l’option inverse, lorsqu’elle coache des patientes.

Famille associée à la guérison

«Je les rencontre dans des cafés pour enlever la pression et évacuer toute supériorité de ma part. Ensuite, je mène avec elles des dialogues pédagogiques, basés sur l’écoute et le respect. Le simple fait que j’en sois sortie me donne du crédit et leur parole se libère plus facilement. Enfin, je ne transforme pas les parents en ennemis à abattre, pour la simple et bonne raison qu’ils sont rarement invoqués comme causes de l’anorexie. Au contraire, je les associe.»

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L’autre ressource que recommande Camille Cellier? «Reprendre goût au réel. J’encourage ces jeunes femmes à lire les journaux, écouter les infos à la radio ou à la télé. Et à se projeter dans une vie sans anorexie. Ensemble, on admet que les frustrations et les chagrins vont toujours être là, mais que l’envie de vivre peut prendre le dessus. Comme elles me voient affranchie de la maladie, elles envisagent plus volontiers cette nouvelle voie.»

Anorexiques, alcooliques, même destin?

Le droit au retour à la normale est d’ailleurs le gros combat de l’auteure. Qui reproche au discours dominant de claironner que «les anorexiques, comme les alcooliques, ne sont jamais guéri·e·s. Que, toujours, leur rapport à la nourriture sera problématique et leur fragilité permanente.»

«C’est faux!», clame Camille Cellier. Elle assure qu’elle peut manger une viennoiserie ou un repas plantureux sans évaluer le nombre de calories ingérées, ni se livrer à une séance de sport intensive ensuite. Et elle assure que, oui, les ex-anorexiques ont une sexualité saine et sereine. «Je ne contrôle plus rien et je vis bien. Et nombre de femmes que j’ai interrogées pour ce livre en font autant. La nourriture n’est plus notre seule préoccupation. Ce qui nous préoccupe, c’est à quel point la société nous souhaite malades ad aeternam et nous enferme dans ce destin.»

La grossesse, ce salut imposé

Car cette idée a la vie dure. Comme le principe souvent établi et transmis aux jeunes patientes que «les choses s’arrangeront lorsqu’elles seront enceintes.» «D’abord, on ne se sauve pas des griffes de l’anorexie pour rencontrer un «prince soignant», ni enfanter! Ensuite, il y a des mères qui restent anorexiques, comme il y a des non parturientes qui s’en sortent très bien», corrige la spécialiste, fatiguée par la constance sexiste de ces biais.

«J’ai remarqué que l’anorexique tenait souvent lieu d’hystérique 2.0, sorte de sorcière des temps modernes sur laquelle se cristallise la haine sociale, poursuit-elle. C’est fou ce que la maigreur peut déclencher comme hargne!» Pourquoi? «Parce que notre société oscille sans cesse entre la dévotion à la sveltesse et son refus. Les injonctions contradictoires se multiplient. Soyez mince, mais pulpeuse, dit le discours patriarcal. Mieux vaut avoir travaillé son affirmation de soi pour résister!»

L’après-anorexie, un sujet oublié

Cette approche sexiste est d’autant plus déplacée que l’anorexie masculine – qu’on appelle manorexie – gagne du terrain. «Or, les activités censées occuper les anorexiques hospitalisé·e·s se résument souvent à de l’enfilage de perles et de la couture! Alors que, de ma propre expérience, écrire, – des mails, un journal de bord ou même un roman – est le meilleur des remèdes», observe cette spécialiste de lettres modernes.

Il faut absolument documenter l’après-anorexie, plaide Camille Cellier qui a observé que «la plupart des ouvrages sur le sujet plongent dans la maladie et sont terrifiants.» Il faut montrer qu’il existe un quotidien normal, c’est-à-dire avec ses hauts et ses bas, après la maladie. Et aussi rassurer les ex-anorexiques sur le fait qu’elles n’ont pas perdu leur temps pendant la maladie, un de leurs grands regrets. Au contraire, relève la spécialiste, «elles ont mûri, fait la démonstration de leurs propres ressources, gagner en indépendance intellectuelle et morale et appris à philosopher sur l’existence plutôt que la dogmatiser. Qui dit mieux en termes d’école de vie?»


Guérir de l’anorexie, par Camille Cellier. Odile Jacob, 180 p.

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