Modes de vie

Non, ce n’était pas «mieux avant», sauf pour la galanterie

Nombreux sont les nostalgiques qui regrettent «le bon vieux temps». C’est oublier qu’autrefois on mourait plus jeune, à cause de la guerre, de la maladie ou de la misère. Seul regret par rapport à ce passé idéalisé? La courtoisie envers les dames, en voie de disparition

«C’était mieux avant.» On ne peut manquer d’être frappé par le nombre de personnes âgées qui expriment le regret d’un passé idyllique révolu. C’est oublier que la plus grande part de notre mémoire repose sur notre imagination. «Aussi noires que soient les choses aujourd’hui, elles seront le bon vieux temps de quelqu’un demain», rappelle avec sagesse l’auteur Gérald Barzan. Autrement dit, le passé n’est pas seulement embelli, il est aussi déformé, sublimé, idéalisé.

Dans son manifeste C’était mieux avant (Ed. Le Pommier), le philosophe Michel Serres nous rafraîchit la mémoire. «Avant, justement, j’y étais. Je peux dresser un bilan d’expert. Qui commence ainsi: avant, nous gouvernaient Franco, Hitler, Mussolini, Staline, Mao… que des braves gens; avant, guerres et crimes d’Etat laissèrent derrière eux des dizaines de millions de morts.»

Outre les guerres, il cite les maladies et l’absence de sécurité sociale. «Les pauvres souffraient sans soin, voilà tout.» Quant aux riches, ils n’étaient pas mieux lotis. Ne disposant pas d’antalgiques (on vous arrachait les dents sans anesthésie!), d’analgésiques et d’anti-inflammatoires, nantis et pauvres devaient supporter la douleur.

La «galère» du mariage

Avant, on ne connaissait pas les antibiotiques. On décédait par conséquent de vérole ou de tuberculose. «Et combien d’enfants fallait-il mettre au monde pour en conserver deux ou trois?» interroge Michel Serres, étant précisé que la mère ne survivait pas toujours à l’accouchement. «Avant, les obstétriciens ne se lavant pas les mains, les mères mouraient en couches de fièvre puerpérale.» Le bon côté de la médaille? «Au moment du mariage, les conjoints se juraient fidélité pour 5 ans, alors qu’aujourd’hui la statistique dit qu’ils se le disent pour 65 ans. Galère!» On héritait aussi à 30 ans alors qu’aujourd’hui, combien de sexagénaires attendent le legs de leurs parents qui se paient des vacances au Club Med?

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Du côté de la mode vestimentaire, nos aïeuls ne se déshabillaient pas sur les plages, non pas par pudeur ou bienséance, mais parce qu’ils dissimulaient sous de longs voiles opaques les marques de la variole et autres cicatrices indélébiles.

Une culotte propre chaque matin

Autre aspect peu reluisant du passé, celui de l’hygiène. «Avant, nous faisions la lessive deux fois l’an, au printemps et à l’automne», se souvient Michel Serres. Le magazine Elle aurait d’ailleurs acquis sa renommée en recommandant aux femmes de changer de culotte tous les matins. «Chacun en riait sous cape, la plupart se scandalisaient, le reste trouvant impossible une telle exigence.»

A ces éléments, il faut ajouter l’hygiène buccale. «Qui, soir et matin, se brossait les dents?» Du reste, les maisons ne disposaient ni d’eau courante ni de douche. «Un broc à eau, pour les ablutions, et un pot de chambre dans la table de nuit, voilà tout.» Non chauffées, les chambres à coucher restaient glaciales tout l’hiver. «Avant la venue de la fée électricité régnaient le froid et les bougies. Les riches se payaient des lampes à pétrole qui, âcres, filaient, fumaient, puaient.»

Des scènes choquantes

Vu ces éléments, il est permis de pousser un soupir de soulagement et de remercier la providence d’être nés «après». Reste qu’il est un domaine où la nostalgie est permise, n’en déplaise à Michel Serres, et c’est celui de la galanterie. En témoignent ces scènes de vie quotidienne désormais si banales qu’elles ne choquent plus personne: une femme enceinte jusqu’aux yeux contrainte de rester debout dans les transports publics tandis que plusieurs jeunes hommes, enfoncés dans leurs sièges, feignent de ne pas remarquer son état; une femme se débattant dans les escaliers avec la poussette, sous le regard indifférent du voisin; une femme obligée d’apostropher un homme qui lui grille la priorité au comptoir d’un magasin.

«Certes, avant, les femmes avaient une autonomie réduite. Elles n’avaient pas le droit de vote et devaient demander l’autorisation à leurs époux pour toutes sortes de transactions, telles que le simple fait d’ouvrir un compte chez l’épicier, analyse Nathalia Brignoli, auteure du livre Le chaos de la séduction moderne (Ed. Favre). Mais elles étaient traitées avec plus de courtoisie.»

L’abandon de ces règles de savoir-vivre est incompréhensible. Il est en effet si rafraîchissant de marcher en compagnie d’un homme qui propose de porter un sac lourd et laisse à la femme le haut du pavé, là où elle est le moins susceptible de se salir. «Tous ces codes appartiennent au passé, de même que l’amour courtois, déplore Nathalia Brignoli. L’art des approches subtiles et lentes, des regards pudiques, des allusions, des poèmes, a été remplacé par la «Tindate». La facilité, la rapidité et la «rentabilité» priment. C’est affligeant.»

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Des comptes d’apothicaire

Nathalia Brignoli relate cette anecdote: «Une amie a accepté un jour de dîner avec un avocat d’affaires. Au moment de l’addition, il l’a longuement consultée avant de dire: «Tu dois 140 francs et moi 100 francs car je n’ai pas bu de vin.» Grand seigneur, il a ajouté: «Je me charge du pourboire.» Vous pouvez imaginer son désenchantement.»

Pourtant, la galanterie n’est pas incompatible avec certains droits acquis. Dans Romanesque, Lorànt Deutsch rappelle que la femme jouissait au Moyen Age, dans les pays de langue d’oc, d’un statut de liberté et d’indépendance. «Les époux qui enfermaient leur femme pour s’assurer de sa fidélité étaient vilipendés, honnis, raillés. Quand un chevalier auvergnat du nom de Pierre de Maenzac enleva la femme du châtelain Bernard de Tiercy, personne ne trouva à y redire. C’était normal, puisque la dame était malheureuse avec son barbon de mari! Et l’on souhaitait que le jeune chevalier lui redonne vigueur, jeunesse et espoir.»

Terminons sur une note heureuse. Les rares gentlemen encore en circulation ont de quoi se réjouir: ils ne souffrent presque d’aucune concurrence.

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