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Le tatouage dure éternellement. Mais il marque un moment précis de la vie.
© Fitzer/Marc Fischer

Société

Nos histoires gravées à fleur de peau

La belle saison revient, la nature bourgeonne, tout comme les tatouages sur les épidermes dénudés. L’occasion de constater que cette pratique est devenue si versatile qu’elle marque à jamais le temps de sa jeunesse. Et parfois de ses erreurs…

Sulfureux le tatouage? Plus vraiment. Même le premier ministre canadien Justin Trudeau a cédé à cette mode. En 2012, il dévoilait fièrement l’ornement de son biceps gauche lors d’une séance photo torse nu. Avant d’en détailler le sens sur Twitter: «Mon tatouage est la planète terre à l’intérieur d’un corbeau haïda. J’ai eu le globe à 23 ans, et le corbeau pour mon 40e anniversaire». Hélas, si le chef d’état de 45 ans arbore l’emblème des Haïdas, peuple établi en Amérique du nord depuis la nuit des temps, ceux-ci le conspuent depuis qu’il a autorisé la construction d’un terminal de gaz sur leurs terres. «Trudeau porte notre encre sur le corps, mais il nous a poignardés dans le dos», pestait, fin 2016, un membre de la communauté…

Au milieu des années 90, les Maoris de Nouvelle-Zélande avaient eu la même exaspération lorsque la planète entière semblait s’être entichée de leurs dessins tribaux. «Chez les Maoris, le tatouage renvoie à une cosmogonie, et quand ils ont vu débarquer tous ces gens affublés de leurs symboles, ils l’ont ressenti comme un pillage culturel, la récupération d’une esthétique, mais sans éthique», raconte le sociologue David le Breton, auteur de «Signes d’identité: tatouages, piercings et autres marques corporelles» (Métailié).

Marqueur d’identité

De toute façon, le tatouage tribal est complètement dépassé selon les adeptes du «body art». A moins d’aller le faire exécuter au bambou, dans une contrée exotique, et non dans un vulgaire salon occidental, à l’aiguille électrique… Car l’encrage sous la peau est si populaire (plus d’une vingtaine de salons spécialisés rien qu’à Genève, dont trois nouveaux ouverts cette année) qu’il n’échappe plus aux caprices de l’air du temps.

Pour l’œil avisé ou curieux, il signe même les enthousiasmes culturels défraîchis: un dauphin sur l’épaule d’une quinqua? C’est l’ex fan de Béatrice Dalle dans le film «37.2 le matin», en 1986. Ou du «Grand Bleu», de Luc Besson, à la même époque. Un anneau tribal incrusté autour du bras d’un quadra? On imagine son propriétaire usant ses semelles dans les rave-parties du début des années 90. Des caractères asiatiques sur l’omoplate d’une trentenaire? Celle-ci a sans doute été groupie d’Angelina Jolie à l’aube des années 2000. Et ainsi de suite…

«Le tatouage est devenu une fabrique d’identité, mais dans une individualisation de masse, constate David le Breton. Des millions d’individus se font l’écho de leur temps en puisant dans le même stock des engouements provisoires pour un style ou un graphisme.»

Pizza dans la peau

Comment cette pratique est-elle passée du marquage au fer rouge des citoyens condamnés ou déchus à une mode si volatile? «Le tatouage est apparu au milieu du XVIIIe siècle, quand les marins l’ont découvert à Tahiti, avant de le diffuser dans les ports, poursuit le sociologue. Au début du XXe siècle, le tatouage était une pratique antibourgeoise prisée des milieux populaires: soldats, prostituées… Dans les années 70, l’arrivée de tatoueurs dotés d’un style plus artistique lui confère ses lettres de noblesse. Les intellectuels et les comédiens cèdent à son art. Puis toute la société, à partir des années 90.»

A présent, les toquades cutanées s’enchaînent à la même vitesse que les lubies pour les papiers peints sur le marché de la déco. Annoncées en fanfare dans les médias: «Les tatouages pour femme les plus tendances en 2016» (Paris Match), «7 tendances de tatouages qui vont cartonner en 2017» (Terrafemina), «Nos 40 inspirations tatouage coup de cœur!» (Cosmopolitan)…

Cornets de frite, tranches de pizza pepperoni, et hot dogs: il y a deux ans, les symboles de la grunge food envahissaient les peaux de Brooklyn à Taïwan. Aujourd’hui, ce sont les mandalas, attrapes rêves indiens et sigle de l’infini que l’on réclame à cor et à cri, selon Marcelo Liberona, propriétaire du salon «Sang regrets», à Lausanne. «C’est tellement vu et revu» soupire-t-il.

«Si l’on choisit un tatouage décoratif aperçu sur telle starlette, on s’en lassera vite… Le tatouage est un rite de passage qui doit marquer une émotion, des valeurs personnelles. Une cliente est venue me demander le yin et le yang, mais je l’ai encouragée à chercher son plus beau souvenir, et elle est repartie avec un miroir baroque et une fleur qui lui rappelaient sa mère. Je sais qu’elle l’aimera encore dans dix ans. Une autre m’a fait tatouer la phrase «Brûlez-les tous» sur son poignet. J’ai accepté car j’aimais son histoire: elle loue des villas de luxe dans le Valais, et voulait discrètement exhiber son inscription aux clients qui lui parlent mal.» Aimera-t-elle encore sa phrase choc dans 10 ans? Peut-être…

Laure, 43 ans, s’est tatouée une rose sur la hanche à 18 ans, et l’assume toujours: «le dessin est totalement ringard aujourd’hui, mais il a servi à m’émanciper de mes parents, et j’ai une profonde tendresse pour ma jeunesse, maintenant que je vieillis…» Idem pour Agnès, quadra avec un «lutin clown au nez rouge tout délavé sur l’omoplate: c’était au début de ma vingtaine, je faisais du cirque. J’ai arrêté. Il me reste un vrai souvenir.»

La téléréalité des repentis

Selon un sondage britannique, 30% des tatoués regrettent leur geste. Le sociologue Jean-François Amadieu, auteur de «La société du paraître» (Odile Jacob), analyse ce repentir par la collision entre l’instant et l’éternité. «Le paradoxe du tatouage est qu’il dure éternellement alors qu’il marque un moment précis de sa vie. Or la plupart des gens se tatouent autour de 18 ans, avec des références propres à leur génération qui sont les plus promptes à être dépassées, comme le prénom d’une personne aimée qui risque bientôt de n’être plus qu’un lointain souvenir…»

L’évolution professionnelle peut aussi poser problème. Alors oui, des études montrent que le tatouage s’est démocratisé, mais pas dans tous les milieux. «Vous pouvez encore vous faire virer d’une banque à cause d’un dessin trop visible.» Dans les métiers cool du tertiaire, ce serait plutôt l’inverse. Afficher ses fresques épidermiques peut même faire gagner plusieurs points de distinction à celui ou à celle qui les exhibe. Mais en respectant un code esthétique toujours plus pointu. Car l’amateur fera très vite la distinction entre un motif japonais exécuté par Filip Leu, artiste suisse installé à Sainte-Croix, et considéré comme l’un des plus grands tatoueurs du monde… et un gribouillis gravé un soir de beuverie à Amsterdam.

Pour les porteurs de ces derniers, il existe heureusement une nouvelle téléréalité britannique: «Tattoo Fixers», où trois tatoueurs de renom recouvrent avec des dessins plus nobles des vieilles feuilles de cannabis, des flèches balourdes indiquant le centre du slip, ou des Pokémon ratés. Sauf que les artistes de ce show sont en train de devenir la risée de la profession au prétexte qu’ils ont vendu leur art. Le tatouage, ton univers impitoyable?

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