Psychologie

Nos histoires personnelles ont le pouvoir de nous soigner

On peut se soigner grâce à la multitude d’intrigues qui se tissent dans notre esprit. C’est ce que fait l'«approche narrative», courant thérapeutique émergent en Suisse romande. Rencontre avec une praticienne

Nous avons tous en nous quelque chose de Capucine: la princesse qui «était une fois, dans un vaste royaume» et qui «passait le plus clair de son temps à broder une immense tapisserie qu’elle avait commencée dès son plus jeune âge». Un jour, le fil particulier que Capucine affectionne vient à manquer: rupture de stock. Que faire? La princesse se fait aiguiller par un marchand de bobines et finit par trouver «un ermite qui vit reclus dans une petite maison de bois à la clairière de la forêt».

Si vous et moi, communs des mortels, étions à sa place, nous irions consulter un psy. Quelqu’un comme Charlotte Crettenand, par exemple: une thérapeute qui a ouvert son cabinet à Sion en 2012 et qui nous raconte cette fable parce qu’elle fait, en gros, le même travail que le vieil ermite.

«Tu vas devoir réaliser trois choses», dit l’ermite à Capucine. Il faut d’abord que la princesse rende visite à ses cousines pour leur demander «une bobine de leur fil favori» et «une de leurs techniques préférées». Il faut ensuite qu’elle défasse un pan de son ouvrage. «Troisièmement, chaque matin, tu prendras l’habitude d’étendre ta tapisserie sur la pelouse du jardin, de monter au sommet de la plus haute tour du château pour l’observer et décider ensuite comment tu t’y prendras.»

Emprunter à ses proches un fil qu’on mêlera au sien, déconstruire, prendre de la distance: c’est ce qu’on est amené à faire lorsqu’on consulte Charlotte Crettenand, ou l’un des confrères et consœurs pratiquant comme elle l’«approche narrative».

Méthode des antipodes

Surgie il y a une trentaine d’années aux antipodes, mise en chantier par l’Australien Michael White et le Néo-Zélandais David Epston, cette méthode thérapeutique reflète le constat, de plus en plus partagé par les neurosciences et par la psychologie, que «nous nous racontons des histoires sans arrêt à propos de notre vie», et que ces histoires constituent notre réalité. L’approche, bien établie dans les pays anglophones, est encore émergente en Suisse romande: on compte une dizaine de thérapeutes, regroupés en une association appelée Relance relationnelle.

Nous sommes donc des faisceaux d’histoires. Les événements fondateurs et les rencontres révélatrices, les grands tournants et les coups du sort, les «depuis que je suis petit» et les «non, je n’ai pas changé», tout cela se tisse et se retisse pour former des récits auxquels on s’identifie. Le moment où les choses deviennent intéressantes, c’est lorsqu’on remarque que le récit qui nous constitue n’est pas unique. «Il y a une coexistence, tout le temps, de plein d’histoires.»

Exemple? «Une femme me raconte: je suis en dépression, je suis en arrêt maladie, je suis au fond du bac. En même temps – ajoute-t-elle – je suis une maman qui se lève pour ses gosses et qui arrive à faire ce qu’il faut…»

Personnifier le problème

C’est dans cette multitude de récits, selon l’approche narrative, qu’on trouve des ressources pour soigner des troubles et pour mieux vivre sa vie. «Typiquement, quand une personne vient me consulter, elle n’a plus accès à cette pluralité, parce que son histoire est saturée par un problème. L’idée, c’est alors d’essayer de donner de la place à d’autres histoires: des histoires alternatives, parallèles, qui se trouvent mises de côté, étouffées par le problème, mais qui nous conviendraient mieux.» Pour notre psychisme, en effet, «il n’existe pas d’autre vérité que ce qu’on se raconte; tout ce qu’on se raconte devient donc notre réalité».

Comment ça marche? Premier mouvement: «Je vais mettre mon problème à l’extérieur. Je peux le poser sur une chaise et avoir une conversation avec lui. Je le personnifie.» On bascule ainsi dans un univers où on se retrouve, adulte ou enfant, à dialoguer avec des personnages tels que Madame Malbouffe, une furie qui nous envoie piller les placards de la cuisine, ou Caca Sournois, qui veut rester au chaud dans la culotte plutôt que disparaître dans les toilettes…

Le dialogue instauré par le thérapeute conduit la personne à nommer le problème «de la manière qui fait du sens pour elle». En externalisant le problème, on réduit son emprise et on démêle l’identification qui me pousse à croire que «je suis lui». On commence ainsi à le déconstruire.

Pas de moule, pas de jargon

Et après? À côté de l’histoire dominée par le problème (dépression, anorexie, pipi au lit, troubles hallucinatoires où notre tête se retrouve squattée par d’autres voix, l’approche narrative ne recule devant rien…), il existe en général «des îlots de récits un peu préservés, qui parlent de nous autrement». En explorant cet archipel, on se met à construire d’autres histoires. Il s’agit là d’une coconstruction, car le travail se fait à deux, entre le consultant (c’est-à-dire la personne qui consulte) et le thérapeute. Ce dernier a pour principe, même dans sa prise de notes, de ne jamais traduire l’histoire de la personne en un jargon de psy, ni de ramener son vécu dans un moule explicatif préétabli.

Mais… minute. Cesser de se focaliser sur son problème et se mettre à se raconter une histoire plus confortable, n’est-ce pas ce que l’on appelle communément «déni»? Dans le cas où l’on a été victime de violences et d’abus, ne faut-il pas se concentrer sur la vérité des faits, sous peine de faire du révisionnisme ou du négationnisme à propos de soi-même? L’«intervenante narrative» répond à ces objections en renvoyant, encore une fois, à la pluralité du vécu. «Il ne s’agit pas de choisir une histoire en excluant les autres. On travaille toujours sur la coexistence, tout le temps, de différents récits.»

Exemple: «Ingrid Betancourt raconte que, lorsqu’elle était aux mains de ses ravisseurs, des passages littéraires lui revenaient tout à coup dans la tête et l’aidaient à tenir. Dans tout trauma, même lorsqu’on est dans l’impossibilité d’agir physiquement, on peut avoir des microréponses qui ne sont souvent que des pensées, mais qui permettent après-coup de se dire: quelque chose en moi résistait.»

Pourquoi en cinq étapes?

Cette vision pluraliste s’accompagne d’une conception relativiste de la normalité, que Charlotte Crettenand applique, par exemple, dans le domaine du deuil.

«Je dois parfois me battre, en tant que thérapeute, contre la notion qu’un deuil doit absolument se faire en cinq étapes. Dans les années 60, Elisabeth Kübler-Ross a défini ces étapes pour décrire une certaine réalité, mais au fil du temps sa description a été transformée en une prescription, une norme qui peut devenir culpabilisante. J’ai des personnes qui consultent en disant: mon père est mort je ne suis pas passée par le déni, ce n’est pas normal; aidez-moi à être dans le déni…»

Lorsque la princesse Capucine se remet au travail en suivant les conseils de l’ermite, «quelque chose a changé, mais quoi?» se demande le conte. Le happy end qu’on espère construire est imprévisible. «Mikhaïl Bakhtine, un penseur russe qui a beaucoup influencé l’approche narrative, disait qu’on ne peut pas prédire le futur en se basant sur le passé, parce que le passé change constamment. J’adore.»

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