Graphisme

Le nouveau billet de cinquante francs, c’est elle: Manuela Pfrunder

Aussi talentueuse que réservée, la graphiste lucernoise qui a dessiné les nouveaux billets de la BNS revient sur un projet au long cours. En toute simplicité

La voix est posée. L’allure, minimaliste et décontractée. Dans son bureau de Zurich, aux côtés de son collaborateur Adrian Heuberger, la graphiste Manuela Pfrunder esquisse un sourire. Il y a de quoi. Le nouveau design du billet de 50 francs, c’est elle. Ou plutôt, son équipe et elle, comme la Lucernoise de 37 ans tient à le rappeler. A quelques jours de la mise en circulation des coupures, l’agitation des conférences de presse a laissé place à l’apaisement. Un soulagement bienvenu, après onze ans d’un projet au long court. La discrète jeune femme à la silhouette fine nous en conte un pan, par bribes, en gardant une parfaite maîtrise de ses gestes.

Manuela Pfrunder n’est pas de celles qui s’embarrassent du superflu. Ni de celles qui s’expriment davantage qu’elles ne pensent. Pantalon noir et pull ocre, elle honore l’uniforme des artistes conceptuels. Sa sobriété transparaît dans les murs épurés, dans ses poignets nus et jusque dans le choix de ses mots. Chacun d’eux, formulé en anglais car son français reste limité, tombe juste. Une concision qui ne s’apparente pas à de la timidité, mais plutôt à un refus du lâcher prise. De son intimité elle ne dévoilera rien, comme si cela restait accessoire. Cultivant le secret, elle préfère discuter politique, philosophie et écologie.

Recherche de la perfection

Son job de graphiste? Elle ne l’échangerait pour rien au monde. Même quand on lui propose de métamorphoser son quotidien d’un coup de baguette magique. «Je voulais avant tout créer. Le graphisme était le domaine qui se rapprochait le plus du dessin, ma matière préférée avec les mathématiques et la géométrie. Je n’aurais jamais pensé arriver là où je suis aujourd’hui.» Un choix qui masque à peine une nature perfectionniste. Goût du détail, du travail bien fait, envie de faire coïncider la réalité avec ses idées: la jeune manager, qui enfant passait des heures à bricoler des livres miniatures, confie être enchaînée à son «travail-passion».

Comment en est-elle arrivée là? Celle qui ne se ressource qu’entourée de grands espaces résume son parcours en quelques phrases. Enfance et scolarité à Eschenbach, formation de cinq ans au sein de l’Université des sciences appliquées et des arts de Lucerne. Master en poche, elle s’embarque pour New York puis Bath, en Grande-Bretagne. Après quelques expériences à Zurich et Londres, elle s’installe à son compte en 2003. Quand, deux ans plus tard, la BNS lui propose de dessiner les nouveaux billets, elle ne s’imagine pas refuser. Façonner la «Suisse aux multiples facettes» sur une si petite pièce de papier sonne comme un défi: «Créer une identité, c’est aussi l’inventer». En 2007, elle décroche le mandat pour toute la série.

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Une décennie plus tard, Manuela Pfrunder jette un regard apaisé sur ce projet mastodonte qui n’a cessé d’évoluer. Issue d’un processus nourri de discussions, de feedbacks, d’idées avortées, développées, modifiées, la nouvelle coupure aux reflets olive marque un aboutissement. Ne plus l’avoir en tête lui fait du bien. Sur décision de la BNS, les personnages historiques, souvent sujets à controverse, ont été remplacés par des symboles: la lumière, le langage ou encore le temps. Un choix moins exposé qui semble convenir à son caractère réservé. Sur le billet de 50 CHF, tous les éléments – globe, pissenlit ou encore parapente – gravitent autour du vent. En remplaçant le portrait, la main raccroche l’objet à l’homme et lui confère une dimension universelle.

Partie intégrante du projet, l’aspect sécuritaire est intimement lié au design. Chaque dispositif de sécurité est le fruit d’une technologie – couleurs, reliefs – combinée à la forme esthétique qui lui correspond le mieux. Un univers radicalement différent du design commercial que la graphiste côtoie habituellement. Tout est nouveau. La première année est émaillée de faux pas, de tâtonnements et d’expérimentations. Au-delà de ces difficultés, le plus grand ennemi de l’équipe demeure le temps. «Sans cesse repoussée, la deadline a constitué une grande source de pression. L’enjeu était alors de conserver la créativité et de puiser une nouvelle énergie pour affronter l’étape suivante.»

De l’égalité à l’uniformité

Malgré tant d’heures consacrées au précieux morceau de papier, l’argent est loin de l’obséder. Elle considère par exemple le revenu universel comme une idée intéressante, sans toutefois entrer dans les détails. «Une telle proposition changerait notre rapport au travail et à l’argent, elle nous obligerait à penser différemment.» Elle va même plus loin et livre sa foi dans un monde meilleur, plus égalitaire, aux frontières de l’utopie. Poussée à son paroxysme, l’uniformité peut toutefois se révéler dévastatrice: comme dans le film «A brave new world» où les hommes ne sont plus libres de penser par eux-mêmes.

A terme, l’égalité pose la question du contrôle: qui s’assure que l’équilibre demeure? «Je crois que chacun doit être le garant d’un monde plus juste à son échelle. Il faudrait donc changer les individus et non l’Etat. Mais l’homme est-il prêt pour ce changement?» Une responsabilité individuelle qu’elle lie à l’écologie, défi majeur de notre siècle. Ces réflexions la renvoient à ses débuts: «Neotopia», une maquette qui dépeint le monde sous l’angle de l’uniformité. Réalisée pour son travail de diplôme, elle la publiera sous forme d’atlas en 2001. Passionnée par l’infographie et la cartographie, Manuela Pfrunder révèle là son amour du dessin et des chiffres.

Alors que la rencontre touche à sa fin, la dessinatrice laisse échapper un rêve de nonchalance. «En Suisse, tout va très vite, tout est très organisé. On devrait parfois ralentir la cadence, ne pas prendre les choses trop au sérieux.» Une devise qu’elle entend appliquer également à elle-même. «Jusqu’ici, ce que je fais marche. Peut-être que ça changera un jour.» Dans l’intervalle, elle reste ouverte à tout, sans pour autant prévoir de projets pour la suite. «Je veux prendre le temps de savourer la vie», souffle-t-elle dans un brusque éclat de rire. Un dernier coup d’œil au quartier qui abrite désormais de grandes multinationales et ses longs cheveux bruns disparaissent derrière l’embrasure de la porte. «Avant c’était plus alternatif.»


Profil

1979 Naissance à Lucerne

2000 Master de l’Université de sciences appliquées et d’arts de Lucerne

2001 Publication de «Neotopia, Atlas d’une distribution équitable du monde»

2003 Création de son entreprise de graphisme

2007 Mandat de la BNS pour la nouvelle série de billets

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