Jusqu'où ira l'affaire Patrice Alègre? En France, on commence déjà à parler d'une affaire Alègre-Baudis. Baudis, du nom de l'ancien maire tout-puissant de Toulouse. Dominique Baudis, aujourd'hui président, là encore très puissant, du Conseil supérieur de l'audiovisuel, l'organisme qui surveille et régule télévisions et radios en France. L'affaire Alègre, c'était déjà l'horreur d'un serial killer, psychopathe de 35 ans, condamné à perpétuité en février 2002 pour des viols et l'assassinat de cinq femmes. La nouvelle affaire Alègre, celle à laquelle on commence à accoler le nom de Baudis, est plus vertigineuse encore. Presque inimaginable.

Elle balaie Toulouse du vent de la suspicion: cette fois Alègre n'apparaît plus seulement comme un tueur solitaire mais comme un homme de main à la solde du milieu et d'un réseau de très importantes personnalités toulousaines qui auraient été mêlées à l'organisation de soirées sadomasochistes, lesquelles se seraient terminées parfois par des meurtres. Un scénario de polar des plus torturés, qui prend d'autant de plus de force qu'il a fait irruption à la télévision, qui relate désormais chacun de ses rebondissements.

Dernier en date: la lecture dimanche, par l'animateur Karl Zéro, d'une lettre manuscrite qui lui aurait été remise par porteur. Une lettre attribuée à Patrice Alègre lui-même. Celui qui, durant son premier procès comme tout au long de l'instruction, avait été avare de mots avant de se taire complètement, s'est donc exprimé. En lâchant deux nouvelles bombes: oui, dit-il en substance, il a bien tué une autre prostituée et un travesti, mais c'était à la demande de commanditaires dont il donne les noms, mais que l'animateur de télé, prudent, ne cite pas. Quelques heures plus tard, on comprend quel est le nom de l'un de ces commanditaires supposés: Dominique Baudis!

C'est le propre avocat de l'ancien maire de Toulouse, Maître Francis Szpiner, qui, une nouvelle fois devant les caméras de télévision, confirme, pour défendre son client, l'information qui se murmurait dans les rédactions. En sortant du silence, Patrice Alègre a confirmé les déclarations accusatrices de deux anciennes prostituées, «Patricia» et «Fanny», qui avaient allumé la mèche de la deuxième affaire Alègre.

Cette deuxième affaire Alègre a éclaté publiquement le 19 mai dernier. Ce soir-là au 20 Heures de TF1, les téléspectateurs assistent à un spectacle sidérant. Sur le plateau de Claire Chazal, suant, ruisselant, Dominique Baudis annonce lui-même que son nom est cité par deux anciennes prostituées, désormais connues sous le nom de Fanny et de Patricia, comme participant à des soirées sadomasochistes parfois meurtrières. Il fait cela, dit-il, pour «tordre le cou à la rumeur, éloigner la calomnie». Et il accuse les intérêts de l'industrie pornographique, auxquels il avait décidé de s'attaquer en tant que président du CSA, d'être à l'origine de la manipulation des deux prostituées.

Mais celles-ci, que les gendarmes de la cellule «homicide 31» avaient mis longtemps à retrouver, à rassurer, ne se laissent pas démonter. Elles ont refait leur vie, loin du trottoir ou Alègre les surveillait. L'une d'entre elles, Patricia, s'est même enlaidie, selon Libération, par une opération de chirurgie esthétique pour ne plus être retrouvée par les gens du milieu toulousain où d'éventuels commanditaires qui pourraient avoir envie de la faire taire à jamais. Aux journalistes qui parviennent à les rencontrer, elles confirment tout.

Elles décrivent le rôle de Patrice Alègre dans des corrections qui sont allées jusqu'au meurtre. Elles parlent, alors qu'elles n'ont apparemment rien à gagner, pour la mémoire de leurs amies qu'elles ont vues torturées et abattues parfois devant elles. Elles racontent aussi l'assassinat, toujours par Alègre, d'un travesti, Claude Martinez, qui avait eu la mauvaise idée de filmer quelques-unes de ces soirées sadomasochistes alimentées en filles par le tueur en série pour le plus grand plaisir de personnalités locales. Elles disent leur indignation d'avoir vu certains de ces assassinats manifestes classés en «suicides» par des policiers qu'elles accusent d'avoir été liés avec Alègre.

Et elles lâchent des noms: de policiers, de politiques, de magistrats. Leurs avocats rappellent qu'en dépit de multiples demandes elles ne bénéficient toujours pas de protection policière. Enfin, elles vont tout confirmer devant un juge d'instruction. Alors, suivant l'école Baudis, des magistrats annoncent à leur tour, d'eux-mêmes, que leurs noms ont été cités. Le procureur général lui-même. Tous dénoncent l'opération «de calomnie» montée contre eux. Ils annoncent dans des interviews leur intention de porter plainte.

Pendant presque quinze jours, Patrice Alègre se tait sans sa cellule. Et puis, vendredi dernier, il demande à être entendu par le juge Lemoine. Et là, il confirme ce qu'ont dit les ex-prostituées. Ses meurtres et le nom de ses commanditaires: parmi ceux-là, Dominique Baudis, on le sait désormais. Et un ancien substitut du Parquet. Est-ce au retour de son audition qu'il a écrit sa fameuse lettre à Karl Zéro? Peut-être. Ce qui est sûr, c'est que ces accusations rendues publiques ont transformé l'affaire Alègre.