«I’ve been bought by the blood.» J’ai été acheté par le sang. Avec cette inscription sur son tee-shirt, l’homme joue des poings et répand sa sueur autour de lui. Samedi, dans les sous-sols blafards du Théâtre du Léman genevois. L’heure de l’échauffement. Dans quelques instants, ce mercenaire du XXIe siècle devra combattre dans la cage octogonale qui se dresse devant 1300 personnes.

La cage, justement. Une enveloppe grillagée. Enfermés dedans: des athlètes d’une forme de combat en pleine expansion, le Mixed Martial Arts, autrement dit MMA. Des gars qui se rendent à la baston en prenant des airs de bad boys, descendant les marches du théâtre sur une musique qui claque comme les coups à venir.

Dans la cage, donc. Deux adversaires. Débute une ronde d’observation et de feintes d’approche. Les premiers coups commencent à pleuvoir, généralement donnés avec les poings, mains gantées mais doigts laissés à l’air, pour pouvoir agripper l’autre, plus tard. Coups de pieds, prises servant à immobiliser son rival, coups de poing, bien sûr. Le but: mettre KO l’adversaire en 3 rounds de 5 minutes. Ou, le cas échéant, gagner par KO technique si un médecin ou un juge réclament l’arrêt du duel. Ou encore, victoire décidée par les trois arbitres si le combat est immobilisé ou son issue restée incertaine. Certains affrontements se terminent dans le sang. D’autres non.

Le MMA traîne une réputation de boucherie où tous les coups seraient permis. C’est faux. Ce n’est pas un matraquage de coups sauvages à la Fight Club. Ou ça ne l’est plus, malgré des débuts où tout était autorisé, dans les années 1990. Désormais, les règles, bien que fluctuantes, interdisent de frapper l’adversaire dans les parties génitales, de donner des clés de cheville ainsi que des coups de coude à la tête. N’empêche, pour la journaliste novice, le spectacle est rude. Argh. Gueules écorchées, sang qui gicle des plaies à vif, têtes qui flanchent sous les rouées. Le public, lui, semble mithridatisé. Plus ça tabasse, plus il applaudit.

Barbare? Igor Araujo, un des athlètes de MMA les plus connus en Suisse, avec 16 victoires à son actif, plus une samedi soir, pense que non: «Certains pratiquent ce sport pour frapper. Pas moi. Moi, c’est le côté tactique qui m’intéresse, le but est de gagner sans faire du mal. Le MMA demande une énorme préparation physique et psychologique, il faut maîtriser plusieurs arts martiaux. Je m’entraîne à la boxe, au muay thai, à la lutte et au jiu-jitsu, 35 heures par semaine.»

Généralement, les lutteurs mixent plusieurs techniques de combat et d’art martiaux, muay thai, judo, boxe, grappling, jiu-jitsu brésilien, selon leur formation et leurs talents. Igor Araujo: «La préparation est parfois plus difficile que le combat. Mon corps a l’habitude des régimes en dents de scie, au début de la semaine, je pesais 92 kilos, j’ai dû en perdre 13 en sept jours. Dans les 20 heures qui ont précédé la pesée, je n’ai pas bu et pas mangé, afin d’arriver au poids réglementaire.» Samedi, le lendemain de la pesée, à l’heure du combat, Igor semblait avoir déjà repris passablement de poids…

Si le MMA n’était pas si extrême, pourquoi la France en aurait-elle interdit les combats et la diffusion, sous prétexte de la violence et de la barbarie? «Le MMA n’existe que lors d’événements ponctuels et il dépend d’organisateurs privés. De ce fait, il n’est pas encore considéré comme un sport à part entière. Mais nous sommes en train de réfléchir à l’établissement de structures amateurs et nous passons des accords avec certains organisateurs, pour le respect d’une charte qui vise notamment l’encadrement médical et le contrôle antidopage», relève Anne Pellaud, responsable des disciplines non olympiques à la Fédération internationale des luttes associées.

Cette nécessité de structurer le MMA naît aussi de l’augmentation des adeptes. «C’est la discipline qui connaît la plus forte croissance au niveau mondial. L’émergence du MMA cause même un déclin de popularité de la boxe», assure Anne Pellaud. Sur la chaîne RTL9, l’émission «Puissance Fight» qui diffuse les combats de l’Ultimate Fighting Championship, organisation américaine à l’origine des premiers combats de MMA, obtenait en janvier-février 2010, l’audience numéro un chez les 15-34 ans et les ménagères avec enfants. Et hop, une petite dose de bagarre musclée entre un biberon et la patte à poussière?

Du côté des sportifs amateurs, les cours de MMA sont de plus en plus fréquentés. De même que ceux d’autres sports de combat qu’on retrouve d’ailleurs dans le MMA, comme le grappling et le jiu-jitsu brésilien. Privilégiant le corps-à-corps au sol, bannissant la frappe avec les pieds et les poings, ces deux dernières disciplines permettent notamment de maîtriser l’adversaire par soumission. «Ce sont des sports qui entraînent la tête, ils peuvent être comparés aux échecs. Au sol, il faut anticiper le coup de l’adversaire. En deux ans, au sein de nos académies le nombre d’élèves a doublé en grappling et jiu-jitsu brésilien. Ces sports sont eux «confortables», sans coups, ils attirent donc aussi toujours plus de femmes», note Patrick Drees, responsable de la communication pour l’organisation de MMA Shooto Suisse. Les femmes, un public encore peu présent sur les tapis de combat, excepté bien sûr, comme samedi soir, pour parader en minishort entre les rounds.