Les nouveaux justiciers des réseaux

Numérique Les photos des braqueurs de Vevey ont immédiatement été publiées sur Facebook

Peut-on tout diffuser sur les réseaux sociaux?

Des experts mettent en garde contre les risques de dérives

Les images tranchent avec la gravité des faits. Deux hommes, à l’allure décontractée, flânent sur un trottoir. Le plus jeune arbore même un bouquet de roses rouges à la main. Le second, les bras ballants, ne présente aucun signe de fébrilité. Ils s’apprêtent pourtant à commettre une attaque à main armée dans une bijouterie veveysanne. Ce sont les caméras de vidéosurveillance du magasin qui ont capté ces images. En quelques heures à peine, elles ont fait le tour des réseaux sociaux. Un émoi sans commune mesure sous nos latitudes qui s’explique notamment par le fait que ce soit l’un des fils du bijoutier qui ait posté ces clichés sur Facebook, en les balisant d’un message clair: «Si vous voyez l’un ou l’autre de ces types à Vevey, appelez immédiatement le 117, ils viennent de braquer la bijouterie Meylan.»

Partagé plus de 7000 fois, cet appel a été lancé peu après le braquage commis mardi en fin de matinée par trois individus dans cette bijouterie d’une rue marchande de Vevey. Le propriétaire, âgé de 63 ans, et une vendeuse d’une cinquantaine d’années ont été roués de coups et ont dû être hospitalisés. Alors qu’un des malfrats avait pu être rapidement maîtrisé grâce à l’intervention de l’un des fils du bijoutier, ses deux complices avaient réussi à prendre la fuite. Ces derniers ont été arrêtés tôt mercredi matin, a annoncé la police vaudoise, qui précise que les deux victimes sont hors de danger. Hier, la page Facebook du lanceur d’alerte affichait d’ailleurs le message suivant: «Auteurs arrêtés grâce à vous internautes et au travail parfait de la police. Arrêtez de partager les images. Supprimez-les de vos murs. Merci.» Un épilogue heureux, qui ne peut pourtant pas évacuer les questions que cette affaire soulève.

Peut-on diffuser urbi et orbi des images de personnes impliquées dans un délit sans aucune restriction? Cela équivaut-il à se faire justice soi-même, et si oui, quelles en sont les conséquences? Impossible, non plus, de ne pas s’interroger sur les causes de cet emballement sur les réseaux sociaux.

Le danger de vouloir se faire justice soi-même

Si nul n’est censé ignorer la loi, force est de constater que nombreux sont ceux qui ont partagé l’appel lancé sur Facebook sans se poser la question de la légalité d’une telle démarche. Interrogé sur le sujet, Nicolas Capt, avocat genevois spécialisé en droit des médias et sécurité des nouvelles technologies, est catégorique. «Ce n’est pas le rôle des citoyens de jeter en pâture de telles images. Les individus ne peuvent pas s’arroger le droit d’exercer des tâches de police.» Et d’ajouter que des méthodes empruntées à celles du far west ne sauraient être tolérées. Sa consœur lausannoise Juliette Ancelle, dont le domaine de spécialité porte sur les technologies internet et les médias sociaux, abonde dans le même sens et pointe le danger de vouloir se faire justice soi-même. Un danger que les normes en vigueur visent à limiter. «Le droit prévoit une protection de la personnalité, c’est un principe général. Une atteinte à ce droit ne peut être justifiée que par un intérêt public prépondérant.» Ce qui pourrait légitimer une entorse à ce principe, précise l’avocate, ce serait par exemple un intérêt public lié à la dangerosité d’une personne. Ce fut le cas concernant les attaques terroristes qui ont frappé la France en janvier dernier. Des images des suspects avaient alors été largement diffusées par la police. Autrement dit, quand la police fait ce choix ce n’est que lorsqu’elle le juge utile, voire nécessaire à la progression de son enquête. Et pour autant que cela ne compromette pas la sécurité publique.

Or, le risque que des citoyens se muent en justiciers existe. C’est ce que relève également Pierre-Olivier Gaudard, porte-parole de la police vaudoise. Qui précise que s’agissant du braquage de la bijouterie veveysanne, les enquêteurs disposaient d’éléments suffisants pour aller de l’avant. Diffuser les portraits des suspects en fuite n’aurait donc pas servi les besoins de leurs investigations. «De manière générale, on doit se poser la question de la valeur ajoutée d’une telle diffusion par rapport au risque encouru», souligne le policier. Et cette pesée d’intérêts se fait avec le procureur, à qui la décision revient in fine.

Tous les ingrédients de la viralité sont là

Outre les risques d’une chasse à l’homme qui engendrerait des violences, Pierre-Olivier Gaudard, tout comme les avocats interrogés, soulève les possibilités d’erreur d’identification ou les entraves à l’enquête menée par la police. Juliette Ancelle rappelle par exemple que le réalisateur américain Spike Lee avait retwitté l’adresse du meurtrier présumé du jeune Trayvon Martin. Le meurtre avait suscité en 2012 un mouvement de protestation monstre en Floride, et dans tout le pays. Or l’adresse diffusée était celle d’un couple de retraités, qui a été très vite harcelé, à tort.

L’engouement observé pour le message posté par le fils du bijoutier veveysan ne surprend pourtant personne. A l’instar de Magali Philip, journaliste à la RTS et fine observatrice du monde du Web et des réseaux sociaux. Tous les ingrédients de la viralité sont là, relève-t-elle. Des victimes innocentes, des photos, la volonté de relayer un appel pour «faire le bien». Avec les dérives attendues, comme l’avalanche de commentaires à caractère raciste (sur l’origine des braqueurs). Mais aussi des déceptions. Magali Philip déplore ainsi que des personnalités politiques n’aient pas hésité à partager les images en question sans prendre de recul. «L’outil, facile d’usage, fait qu’on ne pense pas aux consé quences. La plupart des gens n’ont pas conscience que quand on partage, on devient diffuseur, coauteur.»

«Tous les ingrédientsde la viralité sont là. Des victimes innocentes et la volonté de faire le bien»