C'est le joyau d'Alexandrie et sa fierté. Mille six cents ans après sa disparition, la bibliothèque qui fit la gloire d'Alexandrie renaît de ses cendres. Planté face à la Méditerranée comme un soleil émergeant des eaux primordiales, l'édifice, en forme de cylindre tronqué, scintille de mille feux. Incontournable dans le paysage du bord de mer, sa silhouette marque la ville d'un nouvel emblème. L'ouverture au public vient d'avoir lieu dans la plus grande discrétion. Une fastueuse cérémonie d'inauguration, fixée au 23 avril, devait rassembler à Alexandrie chefs d'Etat, têtes couronnées et autres dignitaires. En raison de l'escalade de la tension au Proche-Orient, le président Moubarak a décidé in extremis de reporter les festivités à une date indéterminée, à la consternation des organisateurs! Aujourd'hui l'immense salle de lecture – aussi grande que la gare Centrale de New York – grouille d'une foule bruyante où se mêlent touristes, classes d'école et une poignée d'étudiants. C'est en 1988 que le président égyptien pose la première pierre de la bibliothèque, sur l'emplacement présumé de sa mythique ancêtre. Les travaux démarrent en 1995. Coût du projet patronné par l'Unesco avec 77 pays donateurs: 500 millions de francs, dont l'Egypte finance la moitié, avec l'espoir de ressusciter l'image d'une Alexandrie cosmopolite, capitale culturelle et intellectuelle de la Méditerranée. Futuriste, l'architecture s'inspire aussi de l'ancienne Egypte, créant un lien entre passé et avenir. En forme de disque solaire incliné, elle rappelle qu'Amon était le dieu suprême, «celui qui engendre la vie et offre à l'homme la connaissance». Sur le gigantesque mur de soutien s'entremêlent, gravés dans le granit d'Assouan, tous les alphabets du monde. Une thématique que l'on retrouve dans l'organisation des espaces intérieurs: à l'image d'Alexandrie – bâtie en couches superposées depuis sa fondation par Alexandre le Grand en 331 av. J.-C. – onze niveaux ouverts, dont quatre en sous-sol, décrivent en élévation le passage du temps, du papyrus à Internet. C'est la société norvégienne Snohetta qui, sur 554 candidatures, remporte le concours d'architecture lancé par l'Unesco. Christoph Kapeller, chef du projet, se souvient: «J'étais en Californie au printemps 1989 lorsqu'un camarade d'études me propose de participer au concours. Pendant six semaines, nuit et jour, notre équipe de cinq architectes crée un avant-projet. Lorsque nous apprenons qu'il est choisi, c'est l'incrédulité totale! Nous étions des inconnus, entre 26 et 31 ans. Notre victoire tenait du miracle!» On ignore à quoi ressemblait l'antique bibliothèque, construite en 290 av. J.-C. par Ptolémée Ier, ni précisément où elle se trouvait. Partiellement ravagée par les flammes en 48 av. J.-C., lorsque Jules César incendia la flotte de Cléopâtre, elle finit par succomber, quatre siècles plus tard, aux mains des chrétiens. On dit qu'elle renfermait, dans ses 700 000 rouleaux de papyrus «tout le savoir du monde. A l'époque, les navires de passage étaient arraisonnés et les manuscrits qu'ils transportaient confisqués pour la bibliothèque. Aujourd'hui, un budget de 70 millions de francs est consacré à l'achat de livres. La bibliothèque possède actuellement 250 000 volumes, sur une capacité totale de 8 millions. Première grande bibliothèque du troisième millénaire, Bibliotheca Alexandrina relève les défis de l'ère numérique. Son objectif: devenir le second centre mondial d'archives Internet avec une capacité de 100 millions de volumes! Une bibliothèque virtuelle permet à chacun l'accès aux manuscrits et livres rares. Le catalogue informatique en arabe, français et anglais est l'un des plus sophistiqués actuellement. Le complexe de 80 000 m2 comprend une bibliothèque pour enfants et une autre pour non-voyants, un planétarium, trois musées – sciences, calligraphie et archéologie –, cinq instituts de recherches et un centre des congrès de 3000 places. Symbole du rayonnement intellectuel d'Alexandrie depuis l'Antiquité, la bibliothèque s'affirme comme un trait d'union entre les peuples et les cultures de la Méditerranée. L'idée d'une nouvelle bibliothèque est lancée, il y a plus de trente ans, par un professeur d'histoire de l'Université d'Alexandrie. Chef bibliothécaire, Leila Abdel Hady travaille depuis neuf ans à sa réalisation: «C'est dans l'antique bibliothèque qu'ont œuvré les plus illustres savants de l'époque; ici sont nées la géométrie, les mathématiques, l'astronomie, la grammaire et la cartographie. En mettant l'ensemble des nouvelles technologies à la disposition des chercheurs, nous espérons former une avant-garde qui contribuera, elle aussi, au progrès de l'humanité.» Dans un pays où Les Mille et une Nuits, Lolita et même Mahomet de Maxime Rodinson sont censurés, la bibliothèque saura-t-elle demeurer «un modèle de tolérance» comme le prône son directeur, Ismaïl Serageldine, ancien vice-président de la Banque mondiale? «Si le Vatican conserve des ouvrages dont les auteurs furent brûlés pour hérésie, nous le pourrons aussi. Inch'Allah».