Menton rentré, dos droit, rênes demi-tendues, pas de doute c'est Nino Oliveira. Pour l'écuyer de haut vol comme pour le cavalier plus modeste mais connaissant ses classiques, l'image a valeur d'icône. C'est le maître, incontesté aujourd'hui, de l'équitation du XXe siècle. Marion Sacli lui a consacré un livre passionnant et très complet, Nuno Oliveira, paru aux éditions Belin, dans la série «Les grands maîtres expliqués».

«J'ai été longtemps déconcertée par Nuno Oliveira, explique Marion Sacli. Peut-être parce que, lorsque j'étais enfant, il était le modèle à ne pas suivre, «l'écuyer portugais de cirque», pour mes professeurs. Des militaires à la main très lourde. Et puis, tant de personnes se réclament de lui que cela formait un écran qui m'empêchait de l'approcher.»

Tant mieux finalement, car l'auteur a dû mener une enquête minutieuse. Et elle restitue au lecteur un Nuno Oliveira aussi attachant que génial. Un maître à l'ancienne, à la Socrate. Un écuyer, professeur, comédien, que l'on regrette amèrement de n'avoir pas rencontré. Et qui fût longtemps contesté, en particulier en France.

Nuno naît en 1925 à Lisbonne. Sa première photo à cheval montre un garçon de 7 ans en culottes courtes. Regard impérieux, position droitissime, cheval placé. Dès 11 ans, Nuno se rend tous les jours, après l'école, chez Joaquim Gonçalves de Miranda, un maître de manège exceptionnel. Le jeune garçon apprend vite, très vite. Lorsque le maître d'équitation meurt, Nuno n'a que 16 ans. On lui confie des chevaux à dresser pour la vente. Deux ans plus tard, il commence véritablement sa vie professionnelle. Faute de manège, il exerce souvent ses chevaux dans les rues de Lisbonne!

Il faut se souvenir de ces longs débuts, où Nuno Oliveira est considéré comme un «palefrenier portugais», pour comprendre l'homme et ses contradictions. Petit à petit sa réputation de dresseur s'installe, il a juste 20 ans. Grand et mince, ses amis le comparent à un filet d'huile d'olive. Sa silhouette s'épaissira au cours des années – le maître pèse près de 100 kilos à la fin de sa vie – mais toujours il gardera la même élégance, la même légèreté à cheval. En quelques secondes il métamorphose sa monture. Il a une patience infinie avec les chevaux, personne ne l'a jamais vu s'énerver avec eux.

L'homme est plutôt imposant. «Ses mains? Des battoirs: il prend ses lunettes, il les casse; il s'empare d'un livre, il froisse les pages. Il vous prend le bras, vous avez un bleu. Mais il est, à cheval, du velours, aussi gracieux qu'il est gauche à pied», écrit Marion Scali. Pour lui l'équitation est un art, pas un sport. «Dans tous les arts, il faut apprendre la technique avec tous ses détails. Ensuite, l'artiste accomplit son œuvre en sublimant cette technique grâce à l'Amour», disait-il. Une vision de l'équitation qui ne s'accommode pas de la compétition, car le maître ne demande jamais à un cheval d'exécuter une figure pour laquelle il n'est pas prêt.

Le cheval est pour lui indissociable de la grande musique. Verdi, Mozart, Puccini l'accompagnent dans son travail. Au point que pour bénéficier de son enseignement dans son manège d'Avessada, il fallait, disait-on à Lisbonne, «résister à la musique, au froid et au maître».

Ses élèves se recruteront d'abord dans les bonnes familles portugaises. Puis son enseignement fera le tour du globe. Il anime des stages en Europe, en Amérique, en Asie. Quand il ne voyage pas, ses élèves viennent à lui: «On allait chez lui comme d'autres se rendaient à Katmandou», se souvient l'un d'eux.

«C'est un apôtre, il émane de lui le fluide de la foi, de la passion, de la noblesse, du désintéressement… l'irrésistible aimant de l'artiste», écrit le chroniqueur Sobène Olstef, à la plume d'habitude redoutable.

A l'aube de sa mort, bien que très fatigué, Oliveira se rend en Australie: «Je dois aller aider mes élèves de l'autre côté du monde.» Dans la nuit du 2 février 1989, il s'éteint dans son sommeil dans un motel de Perth, son walkman sur les oreilles, de la musique et des chevaux plein la tête.

A 64 ans, il a passé quelque 60000 heures à cheval et a probablement monté plus de chevaux que tout autre écuyer. Avec une passion pour ceux qui présentaient des difficultés. S'il s'est beaucoup consacré aux chevaux lusitaniens, son dernier cheval «préféré» sera un Boudiennyi, «poly-malfoutu», venu de Russie: Bunker. Pour lui le cheval est une toile vierge, «une pièce d'art que je commence à créer». Il monte comme d'autres peignent ou chantent.

Nuno Oliveira laisse des écrits, mais point de méthode. «En équitation il ne peut y avoir de véritable méthode, car chaque cheval est un cas, en fonction de sa personnalité», affirme-t-il. Il préconise d'agir peu mais à propos. Considère l'épaule en dedans comme «l'aspirine de l'équitation». Recherche la rondeur du cheval, le perfectionnement des trois allures, et bien sûr impulsion et cadence. «Je me contente de la recherche perpétuelle de la légèreté», résumait-il.

L'héritage du maître est passé à son fils, Joao, qui travaille en Californie, et à ses milliers d'élèves. Certains en sont plus dignes que d'autres. Les vrais disciples se reconnaissent à ce que le maître leur manque toujours, dix-sept ans après sa mort.

«Nuno Oliveira», de Marion Scali, éditions Belin, 2006