En voiture, Simone! (3/4)

Avec Nuria Gorrite, retour au cœur de la ville qui lui a tout donné: Morges

La présidente du gouvernement vaudois revient sur le lieu de ses premiers pas dans le monde professionnel. Au Musée Alexis-Forel de Morges, elle a appris à mettre en valeur le travail des autres

Promenez-vous avec Nuria Gorrite un jour de marché dans la Grand-Rue piétonne de Morges, et comprenez ce que c’est que d’être aimée des siens. L’ancienne syndique de la cité coquette, de 2007 à 2012, semble n’avoir jamais quitté l’Hôtel de Ville, tant les Morgiens se confient à elle. «Madame Gorrite, il faudrait que vous vous battiez pour nous, les étrangers, qui sommes là depuis quarante ans», l’arrête un homme sur le parking du temple. Le premier d’une longue série, qu’elle rencontrera en foulant les pavés de ses hauts talons qui pas une fois ne la feront vaciller. La ministre socialiste leur parle, les embrasse, leur prend les mains, les rassure.

«Il me demande le droit de vote au niveau cantonal. Je leur réponds toujours de se naturaliser, mais c’est un problème de conflit de loyauté. Pour eux, ce serait trahir leur patrie d’origine. Les appartenances identitaires, c’est comme l’amour filial, ça s’additionne, ça ne se soustrait jamais. Votre origine, vous l’avez dans le sang. L’ensemble de vos réseaux établis, tout ce que vous avez construit constitue votre nouvelle patrie que vous pouvez aimer de la même manière», dit-elle en s’éloignant déjà, pour aller saluer quatre personnes qui l’interpellent à la terrasse d’un café. Le but sera d’arriver au Musée Alexis-Forel, où elle a été nommée conservatrice à 26 ans.

«Pietro Sarto est venu me chercher»

«J’étais à la cafétéria de l’Université de Lausanne, où j’étudiais les lettres, quand j’ai vu le peintre Pietro Sarto débarquer. Il venait me chercher pour que je dirige ce musée.» Ce fut, dit-elle, l’un des grands choix de sa vie: abandonner ses études pour entrer dans la vie active. Elle dit aussi de cette période qu’elle a eu la chance qu’on lui fasse confiance et que c’est important, de passer le relais aux jeunes. Une de ses expos phares au Musée Forel fut la rétrospective de la poupée Barbie. «Barbie a introduit un cycle de consommation chez les petits. Avant elle, l’enfant s’attachait à une poupée, et Barbie a imposé un nouveau rythme, celui d’acquérir toujours le dernier modèle», explique celle qui semble un instant redevenue conservatrice, se promenant entre les colonnes gothiques du musée, construit au XVIe siècle.

Trois quarts d’heure plus tôt, nous retrouvions Nuria Gorrite à son bureau de la Riponne, à Lausanne. Montant dans la voiture*, prête à jouer le jeu, elle décidait de nous conduire dans «la ville qui lui a tout donné», et de «faire le chemin inverse de [s]on parcours professionnel». Troquant sa Mini habituelle contre la berline du jour, la ministre n’hésite pas un instant, elle fonce. Aux feux rouges, elle tourne la tête vers le siège passager et vous fait un grand sourire. «A 14 ans et un jour, j’ai eu mon vélomoteur. Un Piaggio. J’ai toujours été éprise de motricité, de liberté. Il m’emmenait partout, je suis même allée jusqu’au Hotpoint Festival au Chalet-à-Gobet, sans casque comme on faisait à l’époque!»

«Ouvrir mon œil»

«J’étais une fêtarde, je le suis encore. J’allais danser au MAD, j’ai toujours adoré danser. Fille unique, j’avais un supergroupe d’amis que j’ai gardé.» Sa crise d’adolescence, Nuria Gorrite l’a faite à travers l’art. «J’ai fait mon choix de gymnase en fonction des professeurs de dessin: je suis partie au Bugnon à Lausanne pour suivre les cours de Pierre Keller et d’Olivier Saudan. J’y ai appris à ouvrir mon œil. Je venais d’un milieu ouvrier, alors en dehors de l’art figuratif, rien n’existait. Voilà, chacun vit sa révolte adolescente, pour moi l’art contemporain, c’était un moyen d’entrer en conflit avec mes parents. Pour la petite histoire, ils ont ensuite pris des cours d’histoire de l’art et ils adorent l’art contemporain désormais!»

Nuria Gorrite dit d’elle qu’elle a toujours été rattrapée par la vie. Du musée, on l’a repêché pour entrer à la Municipalité, puis au Grand Conseil. «On est chaque fois venu me chercher. Peut-être que les gens avaient l’impression que j’avais quelque chose à proposer.» En 2012, elle quitte la syndicature pour entrer au Château cantonal, et elle vient d’accéder à la présidence du gouvernement vaudois, pour la législature à venir.

«Une somme de minorités»

Ses parents étaient à ses côtés lors de sa prestation de serment en juin dernier. «Lorsqu’ils ont quitté l’Espagne et sont arrivés en Suisse, jamais ils n’auraient imaginé que leur fille accéderait à un tel poste. Mais ils m’ont facilité la tâche en me poussant à les dépasser socialement.» Nuria Gorrite se définit comme «une somme de minorités». A 47 ans, elle se sent responsable de susciter des vocations et de motiver les femmes «qui se délégitiment trop souvent».

«A l’époque, pour réussir en politique, il fallait épouser les standards masculins être dure, peu féminine, plutôt ne pas avoir d’enfants. En gros, il fallait vouloir être un homme. Mais plus on aura de femmes aux parcours différents, plus elles se sentiront à l’aise. J’aime le fait que la nouvelle rectrice de l’Université de Lausanne, Nouria Hernandez, vienne du monde scientifique.» Durant la «législature de concrétisation» que Nuria Gorrite présidera, elle voit arriver de nouveaux emplois par la transition numérique. Le gouvernement devra alors accompagner ces changements par des conditions-cadres, «tout le monde ne goûte pas au gâteau de la prospérité vaudoise. Il s’agira de renforcer encore les chaînes de solidarité.»

* La voiture a été prêtée par Tesla.


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