Ils sont arrivés avec leur appeau, corne de zébu, tuyau en PVC et autre gros coquillage de triton pêché dans les eaux des Maldives. Tout semble bon pour bramer. «Ce qui importe avant tout est le désir profond de communiquer avec l’animal», résume Wolfgang Rieck, 60 ans, double champion de France en imitation de brame du cerf. Ce 13 septembre, en ce très beau parc animalier de Sainte-Croix (120 hectares), dans la Moselle, le garde forestier de Woippy, en Lorraine, remet son titre en jeu. Avec quelque appréhension, car la concurrence devient rude.

Au salon de la chasse de Metz, le mois passé, il lui a été demandé de faire une démonstration. Il se saisit de son appeau Hubertus en trois pièces coulissantes et souffle. «Tout à coup j’ai entendu un autre brameur qui me répondait, un très bon, nous étions comme deux cerfs loin de nos forêts», raconte-t-il. L’autre s’appelle Christian Kinder, un Alsacien, agent technique dans la vie, qui a grandi parmi 1500 ha de forêts au côté de son père, un garde-chasse. Lui brame en soufflant dans un coquillage de triton. «C’est un douanier suisse plongeur qui m’a conseillé cet instrument» confie-t-il. Wolfgang, Christian et cinq autres concurrents ont eu plaisir ce dimanche à se retrouver. La compétition récente en France (le premier titre a été décerné en 2012) est avant tout un prétexte à bramer ensemble et apprécier les progrès des uns et des autres. Mais elle est rigoureuse et officielle.

Les meilleurs Européens sont les Polonais

Yannick Martin, organisateur de l’événement, raconte: «La discipline existe depuis longtemps en Pologne, Hongrie, Biélorussie, Autriche, Allemagne. Je l’ai découverte il y a trois ans au salon de la chasse de Dortmund. Je l’ai aussitôt transposée chez nous. Il y a même un championnat d’Europe. Les trois premiers Français y sont qualifiés. Cette année, il a eu lieu en Biélorussie et ce sera en Hongrie l’an prochain.» Les meilleurs Européens sont les Polonais. Pourquoi? «Certes ils possèdent beaucoup de forêts mais ils sont avant tout de grands buveurs et fumeurs, cela modifie favorablement la voix» indique, mi-sourire, Wolfgang Rieck. Autre question: pourquoi l’homme a-t-il envie de bramer? «Je brame pour entrer en contact avec le cerf, c’est un dialogue, notre art est à ce point poussé que le cerf croit que nous sommes des congénères. Il va s’approcher, à dix mètres, je sens le sol qui vibre. Je peux ainsi juger de son état de santé, lui donner un âge, et réclamer un prélèvement sélectif si besoin. Certains font cela juste pour observer l’animal, établir un contact avec lui, le prendre en photo. Le vieux cerf c’est mon point fort. J’ai plus de mal à imiter un daguet (cerf de moins de deux ans). Il faut que le son soit profond, qu’il vienne du ventre comme une éructation.»

Samedi, veille du grand jour, les champions ont échauffé leur organe et se sont jaugés en se rendant à la place du brame, vaste espace du parc de Sainte-Croix de 50 ha où vingt cerfs et une cinquantaine de biches vaquent à leur occupation, à savoir picorer du soir au matin des glands. Ils ont soufflé dans leur instrument sans guère de réaction du côté de la harde. Car ce n’est que dans quinze jours que le vrai brame du cerf va se faire entendre. «A compter de fin septembre et pour environ trois à quatre semaines, explique Yannick Martin, un double phénomène va se dérouler en simultané. Le taux de testostérone des cerfs va atteindre son apogée, les mâles vont se rouler partout, dans la boue, dans la vase, éjaculer sur eux, empester le plus possible, tandis que les biches vont entrer en chaleur, période idéale pour elles, car leurs faons naîtront au printemps, saison clémente.»

Reproduire des sons

Le défi des brameurs humains consiste à reproduire les différents sons distincts émis par le cerf durant cette période particulièrement chaude. Le brame de présence tout d’abord, bref et rauque. «Le cerf de place, celui qui possède la harde, dit à ses rivaux qu’il est là et qu’on ne doit pas approcher son harem», commente Yannick Martin. Deuxième: le brame de poursuite et de victoire. «Râle saccadé suivi d’un hoquet puissant. Deux cerfs ont entrechoqué leur bois et l’un a cédé.» Troisième: brame de langueur. «Long et mélancolique, celui du cerf qui est épuisé à la fin du rut et du combat entre mâles. Le cerf de place, qui doit surveiller que personne ne pique ses biches, ne mange pas, ne boit pas, ne dort pas, pendant trois semaines. Il perd jusqu’à 40% de son poids. Il n’en peut plus.»

Un jury, composé d’un retraité de l’Office national de la chasse et de la faune, d’un garde forestier et d’un éleveur de cerfs, accorde des notes qui vont d’un à six. Mais le six est rare, sauf en Pologne. Surprise dimanche sur les coups de 17h, puisque Wolfgang Rieck a été détrôné par Alfred Bour, son dauphin. Alfred, 46 ans, agriculteur à Niderviller, a commencé à bramer à 18 ans, âge de la maturité vocale. Avec un tuyau en PVC, il aime à imiter le jeune cerf et le fait plutôt bien. «Je pars seul et j’aime duper la bête. Elle croit que je suis un rival.» Mais l’odeur d’Alfred et celle d’un cervidé ne sont pas tout à fait les mêmes. Il a passé récemment quelques très longues minutes en haut d’un mirador tandis qu’un mammifère plein de rancœur piaffait en bas. Déception pour Christian Kinder qui finit avant-dernier.

Une unique femme

A noter que des concurrents belges et allemands hors-concours ont été invités, dont Hildegard Zervos, la seule femme européenne brameuse, vice-championne d’Allemagne, une ancienne institutrice qui depuis sa mise en retraite voue une véritable passion pour cette force de la nature qu’est le roi de la forêt. Présent aussi le paisible Albert Volvert (sixième au classement belge) qui brame de vive voix (dans ses paumes) et fait cela pour la photographie, jamais pour la chasse. Pas de cas de dopage parmi les compétiteurs, mais un concurrent qui a fini troisième l’an passé a été définitivement suspendu. Il s’adonnait en effet au braconnage en jouant de son joli brame pour attirer les cerfs, les tuer et vendre tête, viande et bois au marché noir. Ce qui est tout à fait contraire à l’éthique de ces messieurs.