Il y a l’affaire Vincent Humbert et il y a l’affaire Vincent Lambert. Presque une homonymie pour deux drames qui, en France, ont fait bondir la question de l’euthanasie. Sauf qu’un élément de taille différencie le destin de ces deux jeunes hommes gravement accidentés de la route. Vincent Humbert, tétraplégique, aveugle et muet, mais conscient, a choisi de mourir lui-même – lourde mission qu’il a confiée à sa mère en 2003.

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Tandis que Vincent Lambert, plongé dans un état végétatif profond depuis son accident de 2008, n’a jamais pu dévoiler ses intentions. Lorsqu’en 2013 son épouse accepte l’euthanasie passive préconisée par l’équipe médicale du CHU de Reims, conformément à la loi Leonetti de 2005, c’est-à-dire l’interruption des soins d’alimentation et d’hydratation artificielles accompagnée d’une forte charge sédative pour évacuer tout risque de souffrances durant l’agonie, les parents de l’accidenté s’y opposent et entament un combat judiciaire qui, pendant six ans, va mener chaque partie au calvaire. Finalement, après des dizaines de recours, dont un jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme, l’arrêt des traitements est mis en œuvre en juillet 2019, entraînant le soulagement des uns, la colère des autres.

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Dans la pièce Olivier Masson doit-il mourir?, l’auteur et documentariste François Hien, basé à Lyon, rejoue cette confrontation à sa manière. «Quand j’ai commencé à écrire, en 2017, Vincent Lambert n’était pas encore décédé. J’ai décidé d’adapter cette histoire en fiction et de raconter une situation où un aide-soignant aurait mis fin aux jours du patient. Les deux premiers tiers du spectacle relatent le procès de cet aide-soignant, puis on se rapproche de l’intimité des personnages à travers des flash-back.»

«Ce qui est fort, salue Karine Grasset, directrice de l’Usine à gaz, qui se réjouit d’accueillir ce spectacle les 9 et 10 décembre, c’est que chaque point de vue est défendu et que les certitudes s’effritent au fil de la représentation.»

Le Temps: Pourquoi avoir choisi ce thème?

François Hien: Au début, c’est toujours une histoire particulière qui me mobilise, plus qu’une thématique. Ici, j’ai été fasciné par l’affrontement entre l’épouse et le couple de parents, que j’ai réduit à la mère. Epouse et mère se sentent complètement légitimes, fidèles aux volontés de l’accidenté. Ensuite, j’aime bien amener de la pensée sur scène. Déployer une série d’arguments qui nuancent un sujet. Je donne sa chance à chaque position, de sorte que les spectateurs se déprennent de leurs propres convictions et se rendent disponibles à l’émotion que génère la situation d’impasse.

Mais le spectacle se déroule dans un tribunal. Il y a donc bien un verdict final…

A vrai dire, le tribunal est plus là pour faire advenir les arguments que pour décréter un jugement. Une fois que toute cette matière cérébrale est épuisée, le spectateur est plus disponible pour plonger dans l’intimité des personnages.

Quelle est votre position sur l’euthanasie?

Je dirais qu’il faut considérer chaque cas individuellement, mais l’euthanasie passive préconisée par la loi Leonetti me semble correcte, car les médecins n’ont pas à accomplir le geste létal. En Belgique où l’euthanasie active est en vigueur, sa pratique peut entraîner une double conséquence négative. D’une part, certains disent que les soins palliatifs sont sous-développés. D’autres témoignent du fait que cette permission de donner la mort génère un climat globalement dépressif dans le monde hospitalier, comme un abandon mal digéré. On aurait constaté un stress chez les personnes âgées qui se sentent inutiles, encombrantes. En revanche, il existe des cas dans lesquels la procédure Leonetti ne résout rien et où la solution belge serait un soulagement.

Et sur le suicide assisté, à l’œuvre en Suisse?

Je comprends totalement qu’on puisse recourir à une telle solution, mais, même si le prix d’Exit n’est pas élevé, penser que c’est une société privée qui gère ce commerce de la mort me met mal à l’aise. Et puis, je suis un peu en délicatesse avec l’idée libérale qu’on est maître de sa mort, comme on est maître de sa vie. Qu’en est-il des autres, de ceux qui restent? Les suicides assistés sont parfois très lapidaires, mal accompagnés, et les proches peuvent rester interdits devant ces départs prématurés.

Vous êtes «pro-life», alors?

Non, bien sûr, et c’est toute la difficulté de ce débat! D’un côté, je suis complètement en faveur de l’avortement, car c’est primordial que les femmes puissent décider d’être mère ou non. De l’autre, une fois que la personne existe, je suis a priori plus favorable aux soins palliatifs qu’à un départ agendé. Après, comme je l’ai dit, chaque cas a sa logique.

Dans «Le Figaro», le juriste Alain Guillotin parle de dignité relative et de dignité absolue en lien avec l’euthanasie. Il rejoint en quelque sorte votre point de vue…

Oui, il me semble que la notion de dignité peut être revendiquée des deux côtés. Les partisans de l’euthanasie invoquent la dignité relative qui est mise à mal par la déchéance et la perte d’autonomie. Et les opposants défendent l’idée d’une dignité absolue dont chaque être est pourvu dès la naissance.

Cela dit, je pense que la distinction opérée par Guillotin n’est pas dépourvue d’une arrière-pensée «pro-life» qui me dérange. Et de l’autre côté, je trouve que l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, qui défend l’euthanasie, s’est mal nommée. Ça peut être aussi très digne d’aller au bout de sa vie sans intervenir…

Vous ne défendez tout de même pas l’acharnement thérapeutique?

Non, bien sûr. D’ailleurs, c’est fou de penser qu’en France, la moitié des chimiothérapies sont effectuées dans les trois derniers mois des patients. A ce stade, on devrait les accompagner plutôt que de les soumettre à ces soins violents qui les dépossèdent de leur fin de vie.

Vous avez créé ce spectacle juste avant le covid. Depuis que vous avez repris les tournées, avez-vous noté un changement d’approche du public?

Dans les discussions qui suivent la représentation, il a été question des deuils bâclés à cause des restrictions sanitaires, mais jamais du tri aux soins intensifs qu’on a évoqué par exemple en Italie… Plus généralement, les gens parlent d’eux, de leurs morts, de leurs journées passées dans les hôpitaux, etc. La catharsis est aussi une fonction importante de ce spectacle.


Olivier Masson doit-il mourir?, Usine à gaz, Nyon, les 9 et 10 décembre.