Onze heures trente, rue Brûlée. Sortie des écoles. Volée de gosses piaffant leur impatience. Au-dessus d’eux, le vol des avions. Un toutes les cinq minutes, 400 par jour. Dans les salles, les gamins n’entendent rien grâce à une double épaisseur de vitres. Dehors, ils paraissent habitués. Et c’est par ailleurs moins la colère du ciel qui fige que la déchéance de la rue. Face aux classes, deux maisons réduites à un éboulis. Et jusqu’au centre du village, une centaine d’habitations décrépies, lépreuses, toutes murées, toutes taguées. Là, deux commerces – une épicerie, un bistrot nous dit-on – fermés depuis plus de quarante ans, rongés en façade par la rouille et la moisissure. Ici, un jardinet devenu jungle comme tant d’autres, jonché de détritus. Dans le cimetière, beaucoup de tombes à l’abandon et des écriteaux prient «le titulaire de cette concession ou un membre de la famille de s’adresser à la mairie». «Un village fantôme qui n’existe pas, nous-mêmes n’existons pas», raconte Florence, une maman croisée à l’abord de l’école. Elle a acheté une cour de ferme au Vieux-Pays (l’autre nom de Goussainville village), il y a dix ans de cela. «Plus spacieux et tellement moins cher qu’un appartement en ville mais on nous avait promis à l’époque la réfection de la rue principale et des transports en commun, on attend encore.» Elle élève des oies que l’on entend cacarder entre deux décollages de zinc. C’est mon petit bonheur, sourit-elle.


L’église au milieu du village

Que s’est-il passé ici? Quel malheur s’est abattu? Une guerre? Une épidémie? Un séisme? Rien de tout cela: un aéroport qui est sorti de terre en 1974 et a placé du coup le Vieux-Pays en bout de piste, lui qui jusque-là donnait sur d’immenses champs de betteraves. Cette année-là, Paris se dote à Roissy (Val-d’Oise) d’une deuxième plateforme aéroportuaire après celle d’Orly. Aéroports de Paris (ADP) convainc les riverains qu’ils ne pourront pas supporter les nuisances du trafic aérien. La volonté est de faire partir les villageois, moyennant un pactole, pour y construire, se racontait-il, de vastes hangars et entrepôts. Rencontre avec Philippe Vieillard, président d’honneur de l’Association pour la défense et la sauvegarde du Vieux-Pays, un septuagénaire né ici et qui y mourra, jure-t-il. Il se souvient: «Des techniciens de l’aéroport nous ont réunis dans la salle des fêtes. Le village recensait environ 1000 habitants ces années-là. Ils sont venus avec des énormes baffles et ils ont ouvert à fond. Ils ont dit: voilà le bruit qui vous attend. Et puis ils ont expliqué que les avions largueraient à l’atterrissage leur excédent de kérosène sur nos maisons.» Panique à Goussainville, d’autant qu’en 1973 un Tupolev qui participait à une démonstration de vol dans le cadre du Salon du Bourget s’est écrasé sur le village (14 morts dont huit villageois).

Cité des sourds et muets

La pression psychologique exercée fonctionne: ADP acquiert 137 maisons dans le but de les détruire. Les habitants tout à coup fortunés se rabattent sur la ville nouvelle de Goussainville, à trois kilomètres du bourg historique, qui a poussé pour faire face au baby-boom. Mais ADP a omis le fait que le Vieux-Pays possède en son centre, sur une butte, l’église Saint-Pierre-Saint-Paul, un très bel édifice classé au style renaissance et gothique, édifié entre 1550 et 1564. Un architecte des Bâtiments de France annonce donc aux démolisseurs qu’il met son veto parce qu’on ne peut pas toucher à 500 mètres à la ronde au périmètre d’un site classé. C’est ainsi qu’ADP se retrouve propriétaire d’un pâté de maisons dont il ne sait que faire.

Lentement, inexorablement, comme une nécrose, le dépérissement grignote Goussainville village. Les commerçants baissent les rideaux, laissant 300 habitants, «les irréductibles», sans épicerie, dépôt de pain, bar-tabac. Puis afflue une nouvelle population, un peu en marge. Beaucoup de simples curieux au début et très vite des indésirables, squatters qui occupent les habitations vides, trafiquants, fêtards, photographes de mode qui font poser des mannequins «et même des vidéastes qui venaient tourner des films pornos», ajoute Philippe Vieillard. Le lieu qui draine le plus de monde est l’ancien domaine de Nicolaï, seigneurs de Goussainville depuis le XVIe siècle, en amont de l’église, où l’ancien manoir (construit en 1860), une splendeur jadis, a croulé lui aussi. Des concerts et performances underground se succèdent dans ce décor oppressant mais beau à sa façon. Les plaintes s’empilent et ADP est contraint d’emmurer avec des colonnes de parpaings les maisons et le manoir.

Lasse de ce patrimoine immobilier inutile et qui lui coûte cher, la direction d’ADP rétrocède en 2008 les habitations à la mairie de Goussainville au prix de 1 euro symbolique. Ce n’est pas pour autant la fin des misères faites au bourg. Car ceux qui sont restés, les résistants, exigent des autorités un ravalement de façade et une résurrection du Vieux-Pays. Des projets émergent au rythme des élections et des équipes qui se sont succédé au Conseil municipal. Sans suite. Il se dit qu’à la mairie de l’autre Goussainville, des cartons sont remplis de plans d’étude. On a parlé d’un village du livre ou de l’artisanat et même d’une cité des sourds et muets. Dernier projet qui date de février 2016: Europan, un groupement d’architectes, a fait plusieurs propositions de rénovation urbaine dont une relance de la filière agricole et paysagère et le développement d’activités hôtelières et touristiques. Au Vieux-Pays, on attend pour se prononcer.

L’avion de la reine d’Angleterre

En plus de l’euro symbolique, ADP a glissé au passage 2,3 millions d’euros pour contribuer à la restauration de l’église classée et du village. Seul le lieu de culte a bénéficié de travaux. Mais elle demeure fermée depuis 1972. Pas de curé, pas de messe. Philippe Vieillard a souhaité y baptiser sa première fille et a demandé au diocèse une ouverture exceptionnelle. Refus. Idem pour sa deuxième fille. Pour la troisième, il a menacé de ne pas la baptiser. Un prêtre est venu, la cérémonie s’est tenue, c’était en 1984, mais la famille a été par la suite amendée. Il reste que depuis quelques années le village gagne des habitants. Ils sont environ 350 désormais. La mairie, en manque de logements sociaux, envoie les familles les plus démunies au Vieux-Pays. Comme Rachida, son mari et ses deux enfants, qui vivent depuis un an dans une rue où toutes les autres maisons sont inoccupées. «Elle est très grande mais on vit et on dort au rez-de-chaussée parce que le toit fuit. Et ça sent le renfermé. Je paie 400 euros par mois, ce n’est pas cher, mais je préfère la tour où nous étions avant parce qu’il y avait du monde, de la vie» confie-t-elle. Des requérants d’asile sont arrivés, eux aussi, sous-louant à des marchands de sommeil deux ou trois pièces.

Un libraire a ouvert Goussainlivres, la seule boutique du Vieux-Pays. Le bruit des avions est davantage supportable que par le passé parce que les réacteurs sont devenus moins bruyants et que les doubles-vitrages isolent désormais bien les intérieurs. «On est passé de 110 à 90 décibels», estime Philippe Vieillard. Qui regarde le ciel et le Jumbolino de 15h25 qui entame son vol vers Londres: «On l’appelle l’avion de la reine d’Angleterre parce qu’elle a le même, il est assez silencieux, elle le voulait pour ne pas réveiller les Anglais quand elle rentre au pays la nuit.»