Objectif philanthropie

Un cycle de colloques consacréà la philanthropies’est ouvert à Genève. Autour de la table, un donataire,le moine bouddhiste Matthieu Ricard, un professeurde l’Université, Xavier Oberson, et un banquier, Thierry Lombard, observentla professionnalisation croissantede la philanthropie

Le Temps: L’homme de la rue connaît les mécènes et les fondations américaines. Mais à Genève existe-t-il une tradition de la philanthropie?

Thierry Lombard: Genève a une belle tradition dans ce domaine. Le président de la Confédération a récemment relevé cette spécificité de Genève, cet historique, révélateur d’une culture de la place, d’éléments religieux, d’histoires, de personnes et d’engagements d’individus et d’entreprises sur ces 150 à 200 dernières années. Oui, Genève est un peu particulière dans sa manière d’être et de se comporter.

– Quelles sont ses origines?

T. L.: Religieuses probablement et principalement. Mais je pense aussi liées à cette diversité et à cette internationalité de Genève, parce que nombreux parmi ceux qui y habitaient venaient de l’étranger et/ou connaissaient des situations différentes, plus difficiles.

Xavier Oberson: Il y a un esprit de Genève dû à la grande ouverture au niveau international. Historiquement, la Croix-Rouge a démarré ici – ce qui illustre un élan très important de philanthropie – et il y a toutes ces organisations internationales qui font que ce monde entier réuni sur un petit territoire donne une grande ouverture d’esprit aux gens qui sont là, constamment confrontés à des cultures et des idées variées. Cette confrontation des idées stimule la tolérance et l’ouverture d’esprit, qui débouche sur une certaine empathie pour les difficultés des autres, et donc on passe très vite à la philanthropie.

– A Genève, la philanthropie privée serait en plein essor, cela bouillonnerait: est-ce exact?

X. O.: Depuis quelques années il y a une vitalité que j’ai constatée et encore perçue à la veille des quatre conférences que nous organisons *. Il y a un engouement, et cela sous des aspects très divers. Même si personnellement je me concentre surtout sur les aspects fiscaux afin d’améliorer le cadre existant pour encourager la philanthropie à encore davantage se développer, on rencontre aussi des personnes avec des conceptions nouvelles et qui parfois remettent en cause des systèmes de pensée dans mon domaine. C’est fantastique.

Matthieu Ricard: Pour avoir voyagé, j’ai l’impression que la philanthropie à Genève est plus discrète, moins encline à proclamer ou à faire état de sa force. Très présente et très vivante, elle est, par son style, moins visible.

– Dans cet engouement, l’Etat joue-t-il un rôle, encourage-t-il la philanthropie? Ou simplement accompagne-t-il le mouvement?

X. O.: L’Etat est jusqu’à récemment plutôt passif en Suisse, à la différence du système anglo-saxon où l’Etat encourage très fortement la philanthropie. C’est particulièrement évident sur le plan de la fiscalité. Aux Etats-Unis, la déduction fiscale est quasiment sans limite. Il y a une incitation fiscale au don. En Suisse, et cela dépend des cantons, on admet la plupart du temps un maximum de 20% du revenu imposable, ce qui inscrit une limite, un carcan. Il y a d’ailleurs une certaine tension avec l’Etat qui aurait tendance à dire que ce n’est pas à une personne de décider où ira son don, car c’est à l’Etat qu’incombe de définir les priorités, par exemple la culture ou la santé, donc ce qui est bon pour la société…

– Qu’est-ce qui pourrait être accompli pour que les résultats soient meilleurs encore?

T. L.: Ces 30-40 dernières années, des patrimoines se sont créés grâce à un développement économique important. Aujourd’hui, leurs propriétaires s’interrogent sur la manière de les transmettre. Cela amène des réflexions, des responsabilités, des obligations. Autour d’eux travaillent notaires, avocats, banquiers dotés de compétences dans le domaine de la philanthropie pour les accompagner et les aider dans leur décision de laisser tout ou une partie de leur capital au profit de différents objectifs. Genève compte de très belles fondations, qu’elles soient liées à une entreprise ou privées, à l’initiative «d’étrangers» ou de Genevois.

Avec le Conseil d’Etat et avec la chancelière, on a un dialogue ouvert et fourni ces deux dernières années pour amener Genève à être encore plus innovante et plus efficace dans le domaine des fondations. Une des pistes vise à améliorer la collaboration entre fondations, qui sont souvent animées par leur dynamique ou stratégie propres. Si on pouvait plus collaborer, on améliorerait encore les résultats.

– Est-ce que la philanthropie peut participer au rayonnement de la place financière?

T. L.: Une fondation a trois rôles: un rôle d’organisation, un rôle d’utilisation et un rôle de responsabilité et de bonne gestion du patrimoine. Un patrimoine de fondation bien géré offre de plus grands moyens d’actions. Comme l’évoquait Bertrand Piccard au sujet de sa fondation, une gestion performante de ses actifs se traduit par plus de capacités pour servir sa cause. La performance d’une fondation offre une capacité de soigner plus de personnes, un patrimoine bien géré donne un multiple potentiel d’actions et de capacités. La place financière ayant une longue expérience de gestion de patrimoine, elle peut renforcer les buts du monde philanthropique. S’il y a plus de fonds qui lui sont confiés, cela appellera à plus de compétences et à plus d’acteurs. Et après des périodes où le monde de la finance n’a pas eu la meilleure image qui soit, il est important qu’il s’intéresse et devienne plus compétent dans la microfinance, l’impact investing, dans les domaines environnementaux et sociaux, qui requièrent des capitaux importants.

X. O.: L’image internationale de la place financière a beaucoup été écornée ces dernières années. Il est donc important et sage pour la Suisse d’être active dans le domaine de la philanthropie. Cela donnera une image bien meilleure et cela créera des compétences nouvelles, jusque dans l’idée même de ce que doit être l’entreprise: dégager un profit évidemment, mais aussi en même temps être respectueuse de l’environnement et des générations futures et, finalement, être aussi philanthrope.

T. L.: Au-delà d’un vecteur d’image, c’est surtout un vecteur de réussite, de succès à moyen, long terme.

– Pourquoi donne-t-on?

T. L.: On donne parce qu’on a les moyens de donner. Mais il n’y a pas que le don financier… On peut donner de différentes manières, notamment à travers son engagement personnel. On donne parce qu’on croit à ce qu’une personne, une institution fait. Pour moi, il est aussi important de garder cette capacité à donner dans un sens «coup de cœur», c’est-à-dire qui n’est pas une décision uniquement rationnelle mais qui est aussi émotionnelle.

M. R.: A l’évidence, les êtres humains ont des motivations diverses, avec des continuums différents entre être centré sur soi-même et être centré sur les autres. Chez l’être humain, la générosité est une qualité qui existe. Il y a une joie de donner et d’accomplir le bien de l’autre. On peut aussi retirer une satisfaction profonde du don, mais si l’intention est sincère au départ, c’est quelque chose qui vous est donné de surcroît. Le don existe, parce qu’il est en harmonie avec ce qu’on voudrait être, notre nature profonde.

X. O.: Dans le secteur de l’entreprise, il faut faire très attention: il peut y avoir une confusion entre deux attitudes: le véritable don qu’on appelle la philanthropie et le sponsoring ou partenariat de l’autre, qui ne s’inscrit pas dans le don, mais dans la recherche d’un retour d’image, d’une amélioration d’image.

– Dans la philanthropie moderne, il y a une attente de concret, une quête de résultats…

M. R.: Là, ce n’est pas du retour égoïste, c’est une vérification que ce qui est fait atteigne bien les buts visés.

X. O.: C’est même une exigence légale car l’Etat va vous accorder certains privilèges (par exemple déductions fiscales, exonérations) que vous n’auriez pas nécessairement par ailleurs. L’Etat doit s’assurer qu’on est dans la réelle philan­thropie et que l’argent n’est pas utilisé pour des buts différents ou aboutisse dans les poches de tiers.

– Cette attente de contrôle pose-t-elle problème à celui qui reçoit?

M. R.: Il est normal qu’il soit vérifié que les ressources allouées remplissent leur fonction qui est de soulager la souffrance, d’accomplir le bien, d’apporter de l’éducation, etc. Il peut y avoir des obstacles en route, mais il doit y avoir vérification que chacun a fait preuve d’intégrité et d’engagement total. Les grains de sable qui viennent paralyser la philanthropie c’est quand il y a, au pire, corruption, détournement de moyens ou conflits d’ego qui paralysent le système et font perdre la vision de l’objectif.

X. O.: Au niveau de l’Etat, sur les 10-20 dernières années, les exigences sont nettement plus sévères en termes de surveillance et de contrôle de l’affectation des fonds. Il y a eu des cas vécus où des fondations ou associations se sont vu retirer leur agrément.

Au niveau technique, un des grands défis de la philanthropie, c’est le problème de la philanthropie transnationale. Il y a des régimes très différents entre les Etats. Les exigences de surveillance des uns ne sont pas les mêmes que les autres, les moyens de contrôle diffèrent et les travaux pour faciliter la reconnaissance internationale avancent lentement. Il y a des situations complexes qui surgissent lors de certains transferts de fonds. Par exemple, l’Etat d’arrivée applique des impositions parfois lourdes car il ne reconnaît pas la fondation… Juridiquement, il y a encore des écueils importants dans le caractère transnational des flux.

T. L.: Ici encore, entre nos chers cantons, il y a des différences et des divergences qui pourraient et devraient se régler de manière à éviter que Genève ne soit pas le «meilleur élève» suisse dans ce domaine…

Sur la dimension de reporting, il faut trouver le juste équilibre: ni trop, ni pas assez. Si l’institution ou la personne doit consacrer x heures à remplir des dizaines de pages, et on en connaît des illustrations, on arrive à des fins contre-productives. Il faut professionnaliser tout en gardant beaucoup de bon sens sur l’analyse et la compréhension des résultats. Comment démontrer chiffres à l’appui quelque chose qui est aussi qualitatif…

– Malgré cette professionnalisation, existe-t-il toujours une place pour le «coup de cœur»?

T. L.: Pour moi, il faut que cette place demeure. Le rationnel n’est pas toujours le bon déclencheur dans la vie… Dans la philanthropie, dans le don, on doit aussi être capable de prendre des risques. Dans des structures plus organisées, avec un comité ou un conseil composé d’une dizaine de personnes, il est parfois plus difficile de prendre une décision. Les actions ont tendance à se figer et il devient plus difficile d’être utile et efficace.

M. R.: Le coup de cœur, c’est ce qui vous inspire et vous pousse à l’action… mais il doit aussi aller de pair avec la raison.

T. L.: Il y a le reporting qu’on reçoit et il y a le reporting qu’on va voir. Il est important de connaître les personnes, les hommes et les femmes engagés dans un projet, et de les suivre. Dans cet engagement, il faut garder du temps et de la disponibilité pour suivre son don, dans le sens «le connaître».

* Sous l’impulsion de la Fondation Lombard Odier, du canton de Genève et de SwissFoundations, l’Université de Genève a ouvert mercredi soir un cycle de quatre colloques consacré à la philanthropie. Le moine bouddhiste Matthieu Ricard a donné la conférence inaugurale sous le titre: «Pourquoi les autres? Plaidoyer pour l’altruisme».

«Dans la philanthropie, dans le don, on doit aussi être capable de prendre des risques»