Le grand moment est arrivé. Ce jeudi 16 mars à 11 heures, dans l'aula de la Haute Ecole d'ingénierie et de gestion du canton de Vaud (HEIG-VD) à Yverdon, deux hôtesses - ravissantes, comme il se doit - s'approchent du pied de l'estrade, où trône un objet mystérieux recouvert d'un voile. Encore une seconde de suspense et les jeunes femmes s'emparent du tissu pour découvrir la maquette d'un étrange engin, blanc et fin comme un cygne. Les yeux s'écarquillent, les flashs crépitent. Voici donc la merveille révélée. Tel sera le PlanetSolar, le bateau destiné à révolutionner la navigation en accomplissant dans un proche avenir le premier tour du monde en utilisant comme seul et unique carburant la lumière infiniment renouvelée du soleil.

Le projet avait été jusqu'alors développé en toute discrétion. Mais, passé le temps des premières études de faisabilité, le moment était venu de le rendre public pour attirer les financements et pouvoir intensifier les travaux de recherche. En attendant de passer à la construction proprement dite. «Alea jacta est.»

L'aventure a commencé, comme souvent, par une rencontre. Une rencontre entre deux hommes de formation et d'âge différents mais de profils remarquablement complémentaires.

Le premier, Raphaël Damjan, 34 ans, a l'aventure dans le sang. Grand bourlingueur devant l'Eternel, apprenti guide de montagne, aviateur passionné (sur planeur de préférence), cet ambulancier de profession, féru d'écologie, s'est demandé un jour - «comme ça» - pourquoi personne n'avait encore fait le tour du monde sur un bateau à énergie solaire. Puis, en homme d'action, il en est rapidement venu à se dire que, dans ces conditions, il serait cet homme-là. Il lui fallait tout de même tester l'idée. «Je ne savais pas du tout ce qu'elle valait, si elle était seulement réalisable», se souvient-il.

C'est alors que s'est produite la rencontre décisive. Le jeune aventurier a rencontré un ingénieur de grande expérience, Mark Wüst, directeur technique d'une société de construction de bateaux à énergie solaire, MWLine. L'entreprise avait alors déjà de nombreuses réalisations à son actif: des navettes qui ont relié Morat à son fameux monolithe lors d'Expo.02 aux quatre Aquarel qui rayonnent sur le Léman au large de Lausanne, en passant par toutes sortes d'embarcations disséminées aux quatre coins de l'Europe sur une large gamme de mers, de fjords, de lagunes et de fleuves. Et elle avait un rêve: construire un bâtiment capable de traverser l'Atlantique. Mais quand Raphaël Damjan a débarqué, son audace s'est imposée aussitôt comme une évidence. Quel meilleur trajet qu'un tour du monde pour prouver la fiabilité de l'énergie solaire et en convaincre le grand public?

Une année et demie plus tard, un long chemin a déjà été parcouru. Le rêve est devenu une association (baptisée également PlanetSolar) forte de membres motivés et compétents. Il a pris une forme, présentée jeudi: celle d'un trimaran de 30 mètres de long et de 16 mètres de large, capable de transporter 2 navigateurs et 12 passagers, en voguant à une vitesse maximale de 15 nœuds (27 km/h) grâce à 180 m2 de panneaux solaires fournissant une puissance de 30 kilowatts (KW). Et il suit un calendrier précis, avec un premier tour du monde prévu au niveau de l'Equateur, donc avec des conditions d'ensoleillement optimales, en 2008 ou 2009. Puis, deux ans plus tard, avec une seconde ronde encore nettement plus ambitieuse, puisqu'elle sera censée s'accomplir en 80 jours, sans escale et sur l'itinéraire particulièrement difficile du Vendée Globe, cap Horn et 40e Rugissants compris.

Beaucoup, cependant, reste à faire. Réunir un budget, estimé très grossièrement jeudi à «quelques millions de francs» - pour ce faire, PlanetSolar espère trouver entre un et trois «sponsors principaux», ainsi qu'une série de sponsors plus modestes et de partenaires officiels. Et pour obtenir un bateau «aussi léger et fin qu'efficace et robuste», relever une longue série de défis techniques dans des domaines aussi variés que les matériaux composites, l'aérodynamisme et le stockage d'énergie. Sans oublier le routage, étant donné que le navire, malgré une autonomie d'énergie de deux jours, devra être guidé en fonction d'un facteur jusqu'ici négligé par les marins: l'ensoleillement.

«Nous sommes en train de mettre au point un prototype expérimental, une sorte de Formule 1, s'enthousiasme Mark Wüst. Mais le but ultime de l'opération est, comme dans la course automobile, de développer des technologies qui pourront être utilisées plus tard dans la fabrication de véhicules courants.» Et de confier l'une de ses principales motivations: «J'ai la conviction que le temps est proche où nous intéresserons les armateurs. Si l'énergie solaire se prête mal pour l'instant à la circulation automobile, notamment urbaine, elle convient parfaitement au trafic maritime. Avec 6 KW, on transporte 2 personnes dans une voiture et 20, donc dix fois plus, sur un navire. Les bateaux ne montent pas, ne descendent pas et ne passent pas leur temps à accélérer et à freiner. Alors que s'annonce la fin du pétrole, la lumière naturelle leur offre une excellente alternative.»