Quel dommage, quel gâchis. Dire que nous passons nos soirées à discuter, l'air pénétré, de grands sujets d'actualité ou de philosophie. Alors qu'il serait tellement plus profond de parler des objets qui nous entourent. De la chemise qu'on a choisie de mettre ce soir-là, du vieux canapé sur lequel on est assis et dont notre hôte ne peut se résoudre à se séparer, de son nouvel ordinateur qui a eu la cruauté de le lâcher justement hier soir.

Sérieusement? Très sérieusement, c'est Serge Tisseron qui l'affirme, dans un livre à peine paru*. On savait le psychanalyste français un brillant spécialiste des secrets de famille (Le Temps du 17.9.98). Mais s'intéresser aux objets, est-ce bien raisonnable? Leur accorder de l'importance est tout sauf futile, assure Tisseron. Les choses qui nous entourent parlent de nous et «contribuent à notre édification psychique et sociale». Il est même urgent, dans un monde où les machines semblent vouloir prendre le pouvoir, de penser notre rapport aux choses: à cette condition seulement, nous échapperons au sentiment d'aliénation, et même, à la tentation du totalitarisme. La première surprise passée, on se laisse prendre à sa démonstration, dense et originale. Itinéraire d'une réflexion via quelques objets-relais.

La luge de «Citizen Kane»

Au début du film d'Orson Welles, Citizen Kane, un milliardaire meurt dans son château en prononçant: «Rosebud». Persuadé qu'il s'agit du nom d'une femme, un journaliste commence une longue enquête, dont le film retrace les étapes. Le mystère restera entier, jusqu'à la dernière scène, où les objets du grenier du château sont jetés au feu. Parmi eux, une vieille luge en bois, portant l'inscription «Rosebud». «Ce que beaucoup considèrent comme l'un des plus grands films du cinéma est l'énigme d'un homme qui, au moment de mourir, rêve d'un jouet en bois», note Tisseron.

L'exemple illustre à quel point nous sous-estimons l'importance des liens qui nous attachent à certains objets. L'essentiel se joue entre les personnes, pensons-nous à tort, les choses ne sont que des «leurres», des substituts. Nous admettons, certes, que notre relation à elles puisse dépasser le registre strictement utilitaire. Nous voyons bien que certains objets peuvent être mis au service de notre estime de nous-même («Rien n'est trop beau pour toi, ma chérie») ou proposer un substitut au plaisir sexuel (vroum vroum). Mais le rapport va plus loin: les objets «sont le moyen privilégié par lequel nous accédons à notre représentation de nous-même et du monde». Notre rapport à eux n'est pas fondamentalement différent de celui qui nous lie aux humains.

Les boutons dorés de Chanel

Coco Chanel était amoureuse d'un officier, qui la serrait contre elle avec son uniforme. Lorsqu'elle en fut séparée, elle eut le désir «de le rendre présent sur ses propres vêtements». Elle se mit à coudre des boutons d'uniforme sur ses vestes, puis sur celles qu'elle vendait. Ses clientes apprécièrent: nombre d'entre elles avaient aussi perdu un amant en uniforme.

Une casserole magique

Les vêtements permettent bien de comprendre comment les objets participent à notre identité. «Ils racontent l'histoire de nos états émotifs et affectifs» tout autant qu'ils disent notre appartenance à un groupe. Ils sont à la fois «des manifestations de notre personnalité profonde et des embrayeurs de notre vie relationnelle». Face aux habits, nous comprenons que «nous ne sommes véritablement «nous» qu'avec «eux». Face aux autres objets, l'affaire nous paraît moins évidente. Et pourtant, le rapport est de même nature.

Lorsque, enfant, Serge Tisseron perdait un jouet, sa grand-mère se livrait à une petite mise en scène. Il raconte: «Elle prenait dans son placard une casserole vieille et noire qu'elle appelait «sa casserole magique». Elle lui demandait où était l'objet que j'avais perdu, portait la casserole à son oreille en faisant semblant d'écouter la réponse, puis se dirigeait vers l'endroit où elle avait préalablement repéré mon jouet égaré. Alors était le moment merveilleux. Elle disait: «Ma casserole magique me dit que ton jouet est là», et aussitôt je le retrouvais.»

Ce «miracle» qui comblait le petit Serge était parfaitement compatible avec le fait que, tous les jours, la fameuse casserole servait bêtement à cuire la soupe. La plupart des objets sont, comme celui-là, «réversibles», note Tisseron: tantôt ils sont fortement chargés, d'un souvenir par exemple, tantôt ils sont utilisés de manière purement fonctionnelle. Si nous sous-estimons la force du lien qui nous attache à eux, c'est à cause de cette réversibilité. «C'est elle encore qui nous permet de rester libres envers eux ou de choisir d'en être dépendants le temps que nous le désirons.»

La photocopieuse récalcitrante

Le psychanalyste raconte comment, dans un hôpital où il a travaillé, l'arrivée d'une nouvelle photocopieuse a transformé le rapport des gens à la machine. Lorsqu'il était en panne, le vieil engin recevait des coups de pied. Dans les mêmes circonstances, la machine neuve suscitait un autre type de commentaires: «Il/elle a son petit caractère», «Il faut revenir plus tard», «Pourquoi est-il comme ça avec moi ce matin? Je ne lui ai pourtant rien fait!»

«Ainsi va le risque de la machine», commente Tisseron. «Plus elle devient techniquement autonome et plus nous courons le risque de lui accorder aussi l'autonomie des intentions.» Plus précisément, des intentions négatives: nous nous sentons facilement persécutés par les machines. Ce sentiment risque de s'aggraver à mesure que nous serons entourés d'objets «intelligents». Le problème est que plus la machine se sophistique plus nous l'idéalisons. Notre déception est à la hauteur de nos attentes: «Celui qui idéalise les machines risque d'être persécuté par elles. Mais inversement, celui qui les accable et les rend responsables des malheurs de l'humanité est bien souvent engagé dans une idéalisation excessive de l'être humain.»

Comment trouver un rapport serein aux objets? Comment échapper au sentiment d'aliénation? Tisseron affirme que nous ne serons en harmonie avec le monde des choses qu'à condition de reconnaître un sentiment fondamental qui nous habite. Ce sentiment, c'est la jalousie: nous envions les objets. Nous ressentons tous, à des degrés et à des moments divers, le profond désir d'être, comme eux, inertes, passifs, soumis. Mais naturellement, nous ne pouvons pas le dire: «Nous sommes capables de nous asservir, mais nous ne sommes pas capables de nous en glorifier.» Le désir «d'être une chose» habite chaque être humain, mais il est si angoissant qu'il est le plus souvent nié.

Négation suspecte, et destructrice: ceux qui clament avec le plus de zèle vouloir «vivre debout», «en homme», ou, pire encore, «mourir debout», note le psychanalyste, «sont en règle générale les plus enclins à faire s'allonger les autres, autrement dit à les traiter comme des objets». Et c'est ainsi qu'un livre commencé dans les surpiqûres de Mademoiselle Chanel se termine par des réflexions graves sur le nazisme et la xénophobie. Et par une invitation à clarifier nos relations avec le monde des objets: ce n'est pas en prenant de la distance avec eux que nous deviendrons plus humains, assure Tisseron. Mais en reconnaissant «la complexité des liens qui nous lient au plus banal d'entre eux». Celui qui ose encore parler d'un sujet futile appuie sur le bouton rouge.

* Comment l'esprit vient aux objets, de Serge Tisseron, Ed. Aubier, Paris, 1999, 231 p.