Toute la semaine, la vie des monastères tibétains a été rythmée par l'activité propre aux fêtes. Comme chaque année à la même époque, la litanie des rouleaux à pâte s'est mêlée au grincement des moulins à prières et la confection des pâtisseries au goût de beurre rance aura empiété sur l'étude et la méditation. C'est que le Nouvel An tibétain a eu lieu mercredi, comme celui des Chinois.

Cette journée, les nonnes bouddhistes d'Europe l'auront célébrée avec le même enthousiasme que leurs sœurs de l'Himalaya. Pourtant, en Occident, les femmes lamas bénéficient désormais d'avantages encore refusés à la plupart des nonnes asiatiques.

Cette différence est due au succès du bouddhisme auprès des femmes occidentales. Si des Suissesses, des Allemandes ou des Américaines troquent volontiers la croix contre le lotus, elles sont moins enclines à laisser tomber leur droit à l'égalité. Or le bouddhisme a beau compter de nombreuses figures féminines, valoriser spirituellement le rôle d'une mère compatissante, il n'a pas toujours traité les femmes à l'égal de l'homme. «Les règles destinées à la communauté primitive des nonnes étaient sexistes à bien des égards et les obstacles à l'accomplissement des femmes étaient considérables», estime Susan Murcott, auteur de Bouddha et les femmes.

Cette attitude est peut-être en train de changer au contact de l'Occident. «Le bouddhisme, à l'origine peu perméable à la féminité, a dû, une fois transplanté chez nous, s'adapter à une nouvelle donne, celle de l'égalité des sexes, lit-on dans Samsara, un magazine français entièrement consacré au bouddhisme. Le zen et le bouddhisme tibétain en particulier ont bénéficié d'une telle vogue parmi les Occidentaux, qu'ils se sont forcément transformés dans le sens d'une féminisation.»

Au point que les nombreuses écoles zen accueillent aussi bien des hommes que des femmes. Une attitude encore loin d'être la norme au Japon. Il y a plus encore: désormais, les Occidentales peuvent pratiquer le zen et être ordonnées nonnes à côté de leur vie familiale et professionnelle. Elles ne s'engagent alors à respecter que des préceptes moraux. «Si j'avais dû prononcer des vœux de chasteté ou de pauvreté, comme c'est le cas dans les autres écoles bouddhistes, je n'aurais pas choisi d'être nonne», concède une rédactrice publicitaire française.

En Suisse aussi, certaines femmes suivent la voie du zen sans pour autant vivre dans un dojo. «Mon mari est également bouddhiste. Nous nous sommes mariés pour ouvrir un centre de bouddhisme zen à Zurich. Il est évident que ce mariage aurait été impossible en Asie», explique cette Zurichoise ordonnée nonne après des années d'études en Suisse et aux Etats-Unis.

De son côté, le bouddhisme tibétain lance à son tour une poignée de concessions dans la sébile des femmes. Il est aujourd'hui possible à des femmes de devenir bhikkhunis – privilège habituellement réservé aux moines – en recevant l'ordination majeure, ce qui n'est pas le cas au Tibet. «L'ordination majeure des hommes s'est transmise sans rupture depuis l'époque du Bouddha. Au Tibet, celle des femmes n'a jamais existé, car il n'y a pas eu suffisamment de nonnes venues d'Inde dans les premiers temps pour la transmettre selon le rituel, explique Gonsar Rinpoché, directeur du Centre d'études bouddhistes du Mont-Pèlerin, au-dessus de Vevey. Quant aux ordres de moniales des autres pays d'Asie, ils se sont éteints pour un temps à partir du XIIe siècle, brisant du même coup la transmission des bhikkhunis. Certaines communautés de Chine et de Taïwan prétendent avoir préservé cette transmission, mais nous ne sommes pas certains de leur validité.»

Il n'empêche qu'en France, une trentaine de femmes ont été ordonnées par le moine zen vietnamien Thich Nhât Hanh avant d'être autorisées à rejoindre des monastères tibétains. Idem en Allemagne. Philosophe, le maître du Mont-Pèlerin ne voit pas d'inconvénient à ce changement de tradition: «L'ordination n'apporte rien de plus aux enseignements du Bouddha. Il ne s'agit là que d'un principe de forme, sans nécessité pour la vie spirituelle des nonnes.»

En Suisse, où il n'existe aucune communauté monastique de femmes, les bhikkhunis ne sont pas légion. On en rencontre pourtant à la pagode vietnamienne de Linh Phong, près de Lausanne. Comme toutes leurs consœurs, ces privilégiées ont dû prononcer 348 vœux, contre 250 pour les moines. La centaine de règles supplémentaires devant les aider à contrôler leur nature supposée plus rebelle. «Il faut replacer ces vœux dans leur contexte historique, explique le lama Trilai, de la pagode vietnamienne de France. Ils ont été adoptés pour protéger les femmes de l'époque contre les critiques de la société. Dans le contexte actuel, ils sont impraticables, voire machistes.»

Des voix de plus en plus nombreuses, dont celle du dalaï-lama, s'élèvent contre la condition faite aux femmes bouddhistes en Asie. Grâce aux revendications d'organisations comme l'International Bouddhist progress in Society, un millier de femmes ont été ordonnées nonnes l'année dernière sur les lieux mêmes de la naissance du bouddhisme.