Rescapés (2/4)

Océane, seule avec tous

Harcelée durant toute sa jeunesse par ses camarades de classe, la Genevoise aujourd’hui âgée de 22 ans milite pour briser l’engrenage des boucs émissaires

Pendant quatre jours, «Le Temps» dresse le portrait de personnes qui, après avoir connu les affres d’une longue traversée du désert, sont parvenues à rebondir.

Le 1er volet:

Yvan Perrin, un politicien en quête de rédemption

«En classe, c’était comme si je n’existais pas, comme si j’étais transparente.» D’une phrase, Océane plonge dans un abîme de souvenirs.

Avec ses yeux rieurs et son sourire carmin qui laisse entrevoir ses dents du bonheur, la jeune femme de 22 ans semble sereine. Difficile d’imaginer que derrière cette façade se cachent des années de souffrance et d’isolement. Harcelée durant toute sa jeunesse par ses camarades de classe, hospitalisée à plusieurs reprises, Océane revient de loin. Aujourd’hui étudiante à Genève, la jeune femme d’origine mauricienne et suisse décortique avec une déconcertante lucidité les mécanismes de mise à l’écart qui l’ont projetée au plus bas.

Océane naît et grandit à Genève. Comme une tache de naissance, le harcèlement scolaire fait immédiatement partie de son quotidien. Enfant «spéciale», à haut potentiel, la fillette est paralysée au contact des autres. Son premier psychologue, elle le rencontre à l’âge de 2 ans, alors qu’elle est encore à la crèche. «Les liens de sociabilité se forment à ce moment-là, si tu rates le coche, il est très compliqué de rattraper le retard par la suite», confie-t-elle aujourd’hui d’un ton posé.

Douloureuse indifférence

Dans sa petite école primaire où la composition des classes reste inchangée année après année, les obstacles s’accumulent. «Je ne parlais pas à mes camarades, je préférais la compagnie d’adultes, raconte Océane. Très vite, les autres m’ont mise à l’écart, ça n’a fait qu’accroître ma timidité.»

Son quotidien s’emplit alors de désagréables surprises. «Je retrouvais du chewing-gum mâché dans mes chaussures, mes cahiers disparaissaient purement et simplement, se souvient-elle. Mais ce qui faisait le plus mal, c’était l’indifférence. Parfois en classe, on distribuait des cartons d’invitation pour un anniversaire devant moi, j’étais la seule à ne pas en recevoir.» Sans arrêt en avance, elle suscite les jalousies: «Je comprenais les instructions plus vite, je finissais les épreuves avant les autres. Je sentais bien que je n’étais pas adaptée au système.»

Quid du corps enseignant? «Les professeurs n’ont jamais pris la parole pour sensibiliser la classe, affirme-t-elle, ils n’étaient pas formés pour et n’avaient pas le temps de me porter une attention particulière.» Au fond d’elle germe alors un projet: celui d’intégrer une école privée adaptée aux surdoués. Ce qui se révélera impossible, faute de moyens.

La pression de ses pairs lui maintient donc la tête sous l’eau. «La seule amie que j’avais était rejetée, elle aussi, dès qu’elle me parlait, confie Océane. L’effet de groupe est impitoyable pour broyer ceux qui tentent de s’interposer.» Pas de coups, uniquement des mots. De cette période qu’elle qualifie comme «la pire de sa vie», elle ne s’évade qu’à travers la lecture, la musique et la création.

Au fil du temps, ses absences se font de plus en plus fréquentes. La phobie scolaire s’installe, avec de violents symptômes physiques au réveil. «J’avais mal au ventre, je vomissais d’angoisse, raconte Océane. Ma mère ne me forçait pas à aller en cours, comme mes notes ne posaient pas de problème. Elle travaillait énormément et ne savait pas comment m’aider.»

Lire aussi: Comment prévenir le harcèlement scolaire

800 heures d’absences

Originaire d’un milieu très modeste, Océane détonne dans le cercle aisé du cycle d’orientation qu’elle fréquente. Les critiques pleuvent sur ses cheveux mi-crépus, mi-bouclés, «moches, sales et non brossés». Puis viennent les rumeurs. «A cause de mon look gothique, certains disaient que je me scarifiais, que j’avais tenté de me suicider. Pourtant, c’était ma manière de me démarquer.»

Durant toute son adolescence, Océane traverse une sévère dépression. Sous anxiolytiques, elle dépasse les huit cents heures d’absence annuelles et est hospitalisée presque chaque été. «Après avoir tenu durant des mois, je craquais à la fin des cours. A chaque fois, les médecins m’ont conseillé de m’arrêter une année entière pour me soigner, mais je refusais tellement j’étais terrifiée à l’idée de prendre du retard, je voulais à tout prix obtenir ma maturité avec 6 de moyenne.»

Ce qui faisait le plus mal, c’était l’indifférence. Parfois en classe, on distribuait des cartons d’invitation pour un anniversaire devant moi, j’étais la seule à ne pas en recevoir

L’entrée au collège marque une renaissance. «Pour la première fois, je me suis fait des amis, tous en section musique. Avec eux, j’ai appris à être moins angoissée, à faire confiance. Ce sont eux qui sont venus vers moi.» En 2014, sa maturité en poche, contre l’avis de tous, elle entre à l’université en Lettres, sans avoir fait d’année sabbatique. Le harcèlement redémarre. Avec son look très punk, Océane est prise en grippe par ses camarades. «Quand je parlais, on ne me répondait pas, quand je levais la main, on rigolait derrière moi, j’interceptais des messes basses.»

«A cette époque, je vivais déjà seule, je n’arrivais plus à tout mener de front. Au bout de quelques mois, j’ai craqué, j’ai tout arrêté.» Commence alors une prise en charge ambulatoire qui durera un an. Bourrée de médicaments, Océane végète dans un cocon. «Je n’avais plus de mémoire, je ne pouvais plus lire, je ne faisais que dormir, ce n’était pas une vie», raconte-t-elle.

Puis, du jour au lendemain, Océane décide d’arrêter tous ses médicaments. «Le déclic est venu d’une infirmière qui a changé mon regard sur la vie, raconte la jeune fille en souriant. Auparavant, je me focalisais sur le négatif parce que c’était tout ce que je connaissais. Grâce à elle, j’ai compris que le changement devait avant tout venir de moi.»

Montrer l’exemple

Désormais, Océane apprend à s’ouvrir aux autres petit à petit. Et chaque pas est une victoire. «Aujourd’hui, j’ai repris l’université, je me suis inscrite dans un club de chant, j’ai un petit job, précise-t-elle. Quand je croise des gens que je n’ai pas vus depuis longtemps, ils ont de la peine à me croire, comme s’ils étaient persuadés que j’allais rater ma vie.»

Les stigmates du passé restent néanmoins présents. «J’ai encore de la peine à faire confiance. Je ne supporte pas d’être témoin de harcèlement ou d’autres injustices. Face au racisme ou au sexisme, je réagis au quart de tour.»

Le harcèlement, la jeune femme en parle toujours, mais dans des groupes de discussion. «Plus jeune, j’avais perdu espoir. Aujourd’hui, je veux montrer qu’il est possible de s’en sortir.» Beaucoup de drames pourraient, à ses yeux, être évités. «C’est trop facile de dire que les jeunes sont fragiles ou qu’ils traversent une mauvaise passe. Face à un phénomène de harcèlement de plus en plus violent, avec les réseaux sociaux, il faut une vraie politique de prévention, de surveillance et de sanction pour ceux qui détruisent la vie des gens, parfois de manière irréversible.»


Profil

1996: Naissance à Genève.

2014: Attestation de formation musicale.

2015: Entrée à l’université.

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