Portrait

Ofelia Zepeda, la poétesse des Indiens d’Amérique

Elle a consacré sa vie à la réhabilitation du langage de sa tribu, les Tohono O’odham, et à la promotion des langues vernaculaires des Navajos ou des Hopis

Quand elle est née, dans une cahute de bois au milieu des champs de coton du sud de l’Arizona, le vent soufflait. Ofelia Zepeda, aujourd’hui à la tête de l’American Indian Language Development Institute de l’Université de l'Arizona à Tucson, n’a pas obtenu de certificat de naissance. Car, comme l’écrit cette figure majeure de la défense et la promotion des langues tribales dans cet extrait du poème Birth Witness, paru en 2008: «Mes parents sont analphabètes en anglais./Ils parlent une langue bien trop courtoise pour être écrite./C’est une langue utile pour tirer les souvenirs des entrailles de la terre./C’est une langue utile pour prier avec le ciel et la terre.»

Cette langue, c’est le o’odham, dialecte des langues amérindiennes uto-aztèques. La tribu d’Ofelia Zepeda, c’est celle des Tohono O’odham, dont la réserve fédérale s’étend à l’ouest de Tucson jusqu’à la frontière mexicaine, dans un environnement désertique de montagnes ocre et de cactus géants. Comme les siens, elle a grandi au plus près des éléments. «Un grand nombre de O’odham passent beaucoup de temps dehors, à observer la nature. Nous sommes très conscients de l’environnement qui nous entoure, a fortiori dans le désert. Quel type d’orage va arriver? Mon écriture est influencée par le paysage, l’espace physique autour de nous.»

Un humour sec

Avant ses poèmes autobiographiques, teintés d’un humour sec, Ofelia Zepeda a d’abord dû s’atteler à l’apprentissage de la linguistique anglaise et de sa propre langue. Une gageure: lorsqu’elle entre à l’université au début des années 1980, elle est la seule à étudier le o’odham, qui n’existe à l’écrit que par un dictionnaire rédigé par un couple de missionnaires, les Saxton. «Il y avait avec moi une Navajo et une Hopi, qui étudiaient chacune leur langue.» Cela lui a permis de se sentir moins seule.

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Très vite, la linguiste publie une grammaire en se basant sur des enregistrements audio avec, déjà, l’envie d’aider à promouvoir sa langue et à faciliter son apprentissage. Une langue, insiste-t-elle depuis son bureau du campus, «indissociable de notre identité et de notre culture. Tout est mêlé, dans nos cérémonies et nos rituels. La connaître vous donne beaucoup de force, surtout quand il y a des pouvoirs plus grands qui tentent de changer les choses.»

Réserve malmenée

«Des pouvoirs plus grands»: un euphémisme pour parler de l’assimilation qui a longtemps vu des enfants de la tribu envoyés dans des pensionnats catholiques et, aujourd’hui, une réserve malmenée par la proximité de la frontière et bordée de tours de surveillance. «Quand j’étais petite, nous rentrions chez ma grand-mère, qui vivait du côté mexicain, et traversions la réserve sans aucune barrière ou contrôle. C’est très triste de voir la présence des gardes-frontières.»

C'est encourageant de voir des jeunes gens qui veulent maintenir le «o'odham» vivant. C'est essentiel pour savoir qui nous sommes et d'où nous venons

Ofelia Zepeda

Au-delà de la polémique liée au «mur» voulu par Donald Trump, les relations entre Américains et natives sont loin d’être apaisées. En 2012, des textes d’auteurs indigènes et mexicains, dont les siens, se voient interdits de figurer au programme des écoles de Tucson, où la majorité des élèves sont d’origine latino. Selon la loi, ils promeuvent «le ressentiment envers une race ou une classe de gens» et sont destinés «essentiellement à des élèves d’un groupe ethnique spécifique».

Mais les voix amérindiennes n’ont pas fini de s’élever, galvanisées par la solidarité intertribale manifestée lors des rassemblements contre le pipeline proche de la réserve de Standing Rock dans le Dakota en 2016 et 2017. Et sont de plus en plus prises au sérieux, comme le montre le succès de There There (2018), de l’auteur cheyenne et arapaho Tommy Orange, qui vient de paraître en français sous le titre Ici n’est plus ici chez Albin Michel.

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Plus discrètement, Ofelia Zepeda coordonne depuis des années la collection éditoriale Sun Tracks, dédiée aux voix amérindiennes, même si, «par manque de fonds», un seul titre est publié chaque année. Surtout, la professeure se réjouit du nombre grandissant d’étudiants désireux d’apprendre le o’odham. «Au début de mes études, tout le monde le parlait. Et puis, il a commencé à se perdre. Aujourd’hui, l’intérêt à l’apprendre est grand, c’est encourageant de voir des jeunes gens qui veulent le maintenir vivant. C’est essentiel pour savoir qui nous sommes et d’où nous venons.» Ses propres poèmes sont désormais enseignés dans les écoles de la réserve.

B’o’e-a: g maṣ’ab him g ju: kǐ./Ṣag wepo mo pi woho./Nañpi koi ta: tk g jeweḍ mat am o i si ka: ckad c pi o i-hoiñad c o ñendad

Soit: «Quelqu’un a dit qu’il allait pleuvoir./Je pense que ce n’est pas le cas./Parce que je n’ai pas encore senti la terre et la manière dont elle retient son souffle en attendant.»

Ofelia Zepeda compte bien continuer à semer des graines afin que les jeunes générations revendiquent haut et fort leur propre héritage. Est-ce un signe? Sur la route qui file vers Phoenix, les cotonniers ont fait éclater leurs capsules aux houppes blanches et soyeuses.

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Profil

1952 Naissance à Stanfield, Arizona.

1983 Publie «A Tohono O’odham Grammar».

1995 Publie «Ocean Power. Poems from the Desert».

1999 Reçoit la prestigieuse bourse de la Fondation MacArthur en linguistique, culture et société.

2019 Ouvre la Women’s March de Tucson.

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