Les oiseaux sont nos héros pour une série de cinq articles grâce au spécialiste François Turrian, qui dirige le Centre nature BirdLife, à La Sauge, au bord du lac de Neuchâtel. Plumage, ramage, alimentation, reproduction, migration et protection sont au sommaire de ce sujet qui donne des ailes.

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Avoir un appétit d’oiseau? L’expression est infondée, car les oiseaux mangent beaucoup. En tout cas, les plus petits, les passereaux, qui représentent une grosse moitié de la faune aviaire. Les petits gabarits mangent jusqu’à leur propre poids par jour pour maintenir leur corps à une température de 41° et pratiquer le vol battu, gourmand en énergie. Granivores, insectivores ou omnivores, les oiseaux adaptent souvent leur nourriture aux circonstances, comme les moineaux qui sont passés des graines aux… restes de hamburger! Faut-il encore que leur bec leur autorise cette mutation. Qui dit manger, dit vivre et mourir. De la reproduction à la mort, ce volet s’intéresse à ces trois fonctions cardinales.

«Plus un oiseau est gros, moins il mange», commence François Turrian, responsable romand de l’association BirdLife, notre mentor tout au long de cette semaine. Un grand rapace peut se passer de nourriture pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, alors qu’un colibri, oiseau miniature, doit manger toutes les deux heures. Sauf quand il dort. La nuit, les colibris se mettent en léthargie. Ils ralentissent leurs battements de cœur et abaissent leur température corporelle. Comme certains vivent à 3000 ou 4000 mètres d’altitude dans les Andes où la température descend à zéro, ils se blottissent dans une fleur, explique le spécialiste qui les a souvent observés. Au petit matin, ils doivent absolument retrouver une source de nectar pour survivre.

Les colibris, qui vivent deux à trois ans, mangent aussi des insectes, à côté du nectar plus riche en énergie. En fait, résume le biologiste, les oiseaux suivent la loi des mammifères. Contrairement à ce qu’on croit, plus on est petit, plus on a faim. Dès lors, le colibri passe la majorité de son temps à chercher sa nourriture.

Prise de becs

Pour manger et casser des graines, il faut un bec fort et conique. Le moineau, granivore, en est pourvu, mais il se nourrit aussi d’insectes et aujourd’hui de miettes urbaines. Un bec petit, fin et pointu, comme celui du pouillot, oiseau forestier, permet d’aller chercher des pucerons sur les feuilles. Un bec large type «four», comme celui du martinet, permet, lui, d’engloutir une armée d’insectes en vol, d’autant que ce bec est pourvu de vibrisses, des plumes semblables à des poils qui jouent le rôle d’entonnoir. Les martinets, qui ne se posent jamais et alternent vol battu et vol plané, peuvent voir une mouche à plusieurs mètres grâce à leurs bons yeux. Ils foncent sur elle et la gobent.

La forme du bec est très utile aux spécialistes pour différencier les espèces, explique François Turrian. Lorsqu’on aperçoit un oiseau dont le bec est fin, long et recourbé, on sait qu’il va aller chercher des vers et des larves d’insectes dans la terre, comme la huppe ou le courlis. Le harle bièvre, un canard, possède un bec très long et dentelé, autant de petites excroissances qui retiennent les poissons. La plupart des canards sont munis de becs en forme de cuillère, type spatule, qui permettent de filtrer l’eau pour ne garder que les petits animaux ou les algues.

Grâce à son bec en poignard, le martin-pêcheur – emblème du Centre-nature BirdLife, à La Sauge –, peut attraper un poisson sous l’eau en lui plongeant dessus. Tandis que les rapaces sont pourvus d’un bec crochu pour déchiqueter leurs proies qu’ils tuent avec leurs pattes, transformées en serres. Les merles ou les loriots? Leur bec est massif à la base et fin ensuite, de quoi alterner insectes et fruits au menu.

Petite astuce du côté du pétrel fulmar, oiseau marin: son bec est doté d’une excroissance qui lui permet d’excréter le sel par les narines. Quant aux fameuses corneilles controversées (voir l’épisode précédent), elles ont un bec typique d’omnivore: large à la base, long et pointu à l’extrémité.

Les yeux, suprême atout

Chez les oiseaux, les oreilles, organe interne, ne sont pas spectaculaires. Pourtant, les oiseaux ont souvent une bonne ouïe, à commencer par la chouette dont la face élargie amplifie cette fonction. La chouette lapone est capable de repérer des rongeurs sous plusieurs dizaines de centimètres de neige.

Mais, bien sûr, en matière de chasse, ce sont les yeux qui font des merveilles. Les rapaces ont une vision stéréoscopique et peuvent apercevoir une proie à plus de 300 mètres. Les hérons partagent cette vision provoquée par des yeux rapprochés et qui compense la diffraction de la lumière par l’eau. Très efficace pour atteindre un poisson d’un coup de bec.

Bécasse, mon œil!

De rares espèces ont, au contraire, des yeux implantés latéralement et en arrière. C’est le cas de la bécasse des bois. Cet échassier a été injustement considéré comme stupide par les chasseurs, donnant d’ailleurs son nom au qualificatif péjoratif. Pourquoi cette méprise? «Parce que, plutôt que fuir, la bécasse se tapit dans les sous-bois et profite de son plumage cryptique pour passer incognito. Avec ses gros yeux noirs toujours à l’affût, elle guette le danger et ne s’envole qu’au dernier moment, si elle est repérée. Bien souvent, on ne la voit pas. Mais le simple fait qu’elle attende ainsi a été évalué par les chasseurs comme un manque de réactivité – une espèce proche a même été baptisée «bécassine sourde» pour cette raison. Alors qu’au contraire, c’est une stratégie très payante qui évite à ces oiseaux de dépenser de l’énergie pour rien», se réjouit le spécialiste. Autrement dit, n’est pas bécasse qui veut!

Sans casser des œufs

Chez les oiseaux, les accouplements durent très peu de temps. Deux, trois secondes, pas plus. Les œufs ne sont pas toujours pondus en même temps. Parfois une journée passe entre chaque œuf. Certaines espèces couvent dès le premier œuf, d’autres attendent que la ponte soit complète. Le temps d’incubation? Assez court, lui aussi, puisque quelques jours séparent l’accouplement de la ponte. La couvaison? Elle varie. Une semaine chez les petits oiseaux, parfois deux mois pour les très grands. Le martinet couve trois semaines. Le gypaète, deux mois, au cœur de l’hiver. Certains oiseaux confient la couvaison à la chaleur de la terre volcanique, en enfouissant leurs œufs dans le sable. D’autres pondent dans des amas de feuilles, comme les reptiles, et comptent sur la décomposition des végétaux pour réchauffer leur butin.

Le temps d’élevage? Il est aussi proportionné à la taille. Les petits oiseaux sont nourris à la becquée pendant quinze jours à un mois, tandis que les grands rapaces élèvent parfois leur petit pendant près d’une année. «Alors, on assiste vraiment à une transmission de connaissances, à une éducation en bonne et due forme», témoigne François Turrian.

«Au début, l’aigle adulte amène de toutes petites proies qu’il dépèce en minuscules morceaux pour donner la becquée. Puis il rapporte des proies plus grandes et laisse son descendant faire un simulacre de chasse: le jeune piétine l’animal comme s’il le tuait alors qu’il est déjà mort. Ensuite, l’aiglon retire des morceaux de plus en plus gros de la proie et exerce ses ailes en parallèle. Lorsque le jeune a suffisamment musclé ses ailes, les parents le tirent hors du nid. Plusieurs semaines d’entraînement s’écoulent, puis un beau jour, pouf!, les parents l’appellent à une certaine distance en lui disant «vas-y, tu peux le faire!» et le jeune se lance. C’est très émouvant à observer!»

La harpie Tanguy

L’ornithologue romand se souvient aussi d'avoir aperçu au Venezuela une jeune harpie à la fin de sa croissance. C’est un très gros aigle qui vit sous les tropiques et se nourrit de singes. «On avait vu une jeune femelle aussi grande que ses parents, qui, âgée d’une année, était encore dans son nid!» Cette espèce, qui rappelle certains de nos adulescents, met beaucoup de temps à s’émanciper et ne produit chaque fois qu’un petit.

Car là aussi, concernant le nombre d’œufs pondus, il y a une grande disparité. «Les pontes vont d’un œuf à plus de 20 unités. Sans compter que certains manchots et grands aigles ne se reproduisent souvent que tous les deux ans. Mais, de la même manière, les espérances de vie ne sont pas non plus identiques. Un pouillot fitis de quelques grammes, et qui survole le désert pendant sa migration, a peu de chances de revenir au nid. Alors que les grands oiseaux compensent par une plus grande longévité leur faible taux de reproduction.»

La poule aux œufs d’or

On le constate quotidiennement avec la poule, un oiseau peut pondre des œufs non fécondés. La fécondation, si elle a lieu, se passe dans l’oviducte et permet que, grâce à une calcification accélérée, la coquille soit protégée des agressions extérieures. L’embryon se développe en consommant le jaune de l’œuf, où sont stockés les nutriments. Si les gallinacés ont été domestiqués à partir d’espèces sauvages asiatiques, comme le coq bankiva, c’est pour leurs qualités nutritives et leur production régulière d’œufs.

En matière d’élevage, les pigeons ont un «petit truc extra». L’épithélium de leur jabot se détache au printemps et donne une substance blanchâtre et visqueuse, appelée «lait de pigeon», qui nourrit ses descendants. Le lait de pigeon a des vertus, y compris pour les humains. «La richesse de cette nourriture complémentaire est telle que les petits pigeons grandissent plus vite que les autres bébés oiseaux. Ainsi, certains oiseaux produisent aussi du lait», s’amuse le spécialiste.

Et la mort alors?

Plus un oiseau est gros, plus il a des chances de vivre vieux. Les perroquets peuvent atteindre 70 ans. Un merle vit en moyenne cinq ans – le record pour celui-ci est établi à 21 ans. Et, à l’autre bout de la chaîne, les petits passereaux ne dépassent parfois pas quelques mois d’existence. Une hirondelle, oiseau migrateur, connaît 60% de mortalité la première année. Au mieux, dit François Turrian, quatre oisillons sur dix reviendront en Europe l’année suivant leur naissance. Sans embûches, l’hirondelle vit en moyenne deux ans. Normalement, un oiseau doit se reproduire une fois ou deux fois pour que la population globale se maintienne.

Pourquoi dit-on que les oiseaux se cachent pour mourir? «C’est sans doute dû au fait que leurs dépouilles sont très vite mangées par des charognards. Ou, dans nos villes, par les chiens et les renards. Dès lors, comme on rencontre peu d’oiseaux morts, on a dû estimer qu’ils se cachaient pour mourir. Mais n’oublions pas non plus que l’expression est dérivée du roman de Colleen McCullough, qui n’a rien à voir avec les oiseaux!»

Pas de rebelles

Tout cela a l’air très réglé, très programmé. Existe-t-il des rebelles? Certains oiseaux sortent-ils de la route tracée pour eux? «Non. A ma connaissance, les oiseaux passent leur temps à lisser leurs plumes, à manger, à migrer si nécessaire, à se reproduire et à s’occuper de leurs petits. La ronde de leur cycle vital est rythmée par leurs hormones et, aussi loin que je sache, aucun oiseau ne déroge à ce cycle.» Voilà peut-être aussi une raison pour laquelle l’être humain est aussi sensible à ces animaux: ce sentiment d’un ordre établi, d’une régularité sereine uniquement contrariée par les obstacles mis sur leur route. Migration et menaces pesant sur la survie des espèces seront au cœur des quatrième et cinquième volets.


La ronde des expressions

Petit à petit, l’oiseau fait son nid

C’est parce que l’oiseau construit son nid brindille par brindille en effectuant plusieurs voyages qu’est née cette expression invitant l’homme à la patience et à la persévérance pour concrétiser un projet. Sœur jumelle de «Rome ne s’est pas faite en un jour», l’expression a inspiré «Petit à petit» une des Fabulettes d’Anne Sylvestre. «Ce qu’on imagine est parfois très loin/On n'en voit jamais la fin/Un pas devant l’autre et tout ira bien/On trouvera le chemin».


La citation

«Quand le coq pond des œufs, c’est une poule», Franz-Olivier Giesbert