Interview

Olivia Gazalé: «On ne naît pas homme, on le devient»

La philosophe Olivia Gazalé signe un livre simple et clair sur la construction de la virilité de la préhistoire à nos jours, laquelle explique en partie la perpétuation des inégalités hommes-femmes tout en enfermant les hommes dans leur propre piège

Pour ses 20 ans, Le Temps met l’accent sur sept causes. Après le journalisme, notre thème du mois porte sur l’égalité hommes-femmes. Ces prochaines semaines, nous allons explorer les voies à emprunter, nous inspirer de modèles en vigueur à l’étranger, déconstruire les mythes et chercher les éventuelles réponses technologiques à cette question.

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«Sois un homme!», «Moi? Je suis pas une tapette», «Lui, c’est un mec, un vrai», «T’as pas de couilles ou quoi?». Les références à la virilité et à ses attributs sont partout, tout le temps, et nous dépassent largement: que dit-on vraiment en employant ces termes, quels stéréotypes sexistes perpétuons-nous sans en avoir conscience? Avec Le mythe de la virilité, la philosophe Olivia Gazalé signe un livre pertinent et facile d’accès, qui questionne les clichés éculés sur la masculinité – indissociable de la perpétuation des préjugés sexistes, et donc des inégalités.

Le Temps: Votre livre s’attelle à déconstruire le «mythe» de la virilité. Pourquoi était-ce selon vous nécessaire?

Olivia Gazalé: Au départ, je voulais écrire sur les femmes. Je cherchais à comprendre pourquoi, alors que le féminisme a remporté la bataille idéologique dans la plupart des grandes démocraties occidentales depuis déjà plusieurs dizaines d’années, il reste encore tant de chemin à faire sur le terrain des violences et des discriminations. Or, en étudiant l’origine de la domination masculine et ses principaux dispositifs, j’ai compris une chose essentielle: le problème ne vient pas seulement de la perpétuation des stéréotypes sexués féminins – les femmes ne cessent de les remettre en cause depuis deux siècles – mais également de la perpétuation des stéréotypes sexués masculins, qui, eux, sont rarement questionnés. Le mythe de la virilité, c’est le postulat d’une hiérarchie des sexes, d’une supériorité naturelle du masculin sur le féminin. Mais en travaillant sur ces notions, j’ai réalisé que cette idée emprisonnait aussi les hommes, et que le virilisme était donc un piège pour les deux sexes.

Quel est ce «mythe» (au singulier) que vous cherchez à déconstruire?

Historiquement, le sexe «fort» ne serait pas parvenu à imposer sa domination au sexe «faible» s’il n’avait réussi à l’enfermer dans une idéologie, le mythe viriliste, qui allait servir de base à la construction d’un système politique, social et économique dont les femmes étaient, par nature, exclues: le système viriarical. La force de cette idéologie vient du fait qu’elle s’est construite, au fil des siècles, en combinant tous les arguments d’autorité et en manipulant habilement les symboles: la mythologie, la religion, la philosophie, le droit, la biologie et l’art se sont ainsi renforcés les uns les autres pour justifier et organiser l’asservissement d’un sexe par l’autre.

La révolution du féminin sera pleinement accomplie quand les hommes se seront libérés des assignations sexuées qui entretiennent, souvent de manière parfaitement inconsciente, la misogynie et l’homophobie

Dans ce dispositif, là où la femme est naturellement programmée pour la maternité, douce et aimante, mais gouvernée par ses émotions, passive, inconstante, fragile, l’homme est, à l’inverse, naturellement maître de lui-même, rationnel, fort, courageux, ambitieux, puissant, guerrier et victorieux. Historiquement, cette idéologie a conduit à l’infériorisation et à la domestication des femmes, mais elle a aussi représenté une aliénation pour les hommes.

Vous écrivez: «On ne naît pas homme, on le devient.» Pourriez-vous nous l’expliquer?

La célèbre formule de Simone de Beauvoir vaut en effet aussi pour les hommes. Pas plus qu’on ne «naît femme», on ne «naît homme»: il s’agit de le devenir, en se construisant comme tel à travers un lent travail de socialisation, et de le demeurer, en le prouvant sans cesse par ses actes. Or l’histoire et l’anthropologie révèlent que la construction de l’identité virile s’est toujours accompagnée de doutes, de coercition, de souffrances et de violence. Si la virilité est un «privilège», pour employer le vocabulaire du sociologue Pierre Bourdieu, elle est aussi, et peut-être même surtout, un «piège»: elle représente un coût, ou plutôt un ensemble de coûts.

Etre un homme, c’est obéir à un faisceau d’injonctions, comportementales et morales, et faire sans cesse la démonstration de leur parfaite intériorisation. Tandis que les filles sont dites peureuses, faibles et pleurnicheuses, on attend des garçons qu’ils soient forts et courageux, on leur interdit les larmes, on leur enseigne que la violence est chez eux un penchant naturel et on les envoie à la guerre, mourir et donner la mort. L’homme n’est homme que s’il arbore les attributs triomphants de la virilité, s’il possède les qualités de force et de puissance qui l’authentifient et le confirment comme tel.

Pourquoi est-ce que ce modèle est, selon vous, voué à l’échec?

Parce qu’il est fondamentalement violent et discriminatoire. Pour qu’il y ait de «vrais» hommes, il faut désigner des «sous-hommes». La virilité, c’est la domination, qu’elle s’exerce sur la femme, ou sur l’autre homme. La comparaison hiérarchisante avec l’Autre est donc centrale dans la construction de la virilité. Pas de suprématie sans un inférieur à mépriser, voire à humilier. «Sois un homme!» n’est pas tant une invitation à se conformer au devoir de virilité qu’à rejeter passionnément l’effémination. Les «femmelettes», les «tapettes», les «gonzesses» ne sont pas des hommes. Ce bannissement est, historiquement, d’une telle violence qu’il n’est pas excessif de dire que si l’homme est un oppresseur, il est aussi, très largement, un opprimé. La hiérarchie qui s’établit entre ceux qui sont réputés incarner la virilité et ceux qui sont rejetés hors d’elle est, partout dans le monde, intraitable. Car s’«amollir», comme disaient les Romains, c’est s’abîmer dans la parenté avec les femmes, cette espèce inférieure, une faiblesse dont seuls les dépravés se rendent coupables.

Pour que les hommes changent le regard qu’ils portent sur les femmes, il faut qu’ils changent le regard qu’ils portent sur eux-mêmes

A quand remonte et en quoi consiste ce que vous appelez la «révolution viriarcale», basée sur l’infériorisation des femmes?

On a tendance à croire que la domination patriarcale, ou viriarcale, est naturelle, correspondant à la plus grande force physique des hommes. Or, dans certaines civilisations de la préhistoire – étrusque, égyptienne, celte… – il n’y avait pas de suprématie masculine. Dans ces sociétés matrilinéaires, les femmes disposaient de larges prérogatives: le droit à l’instruction, à la libre circulation, à exercer des fonctions politiques et religieuses. Selon une hypothèse défendue par plusieurs anthropologues, dont Françoise Héritier, pendant des dizaines de milliers d’années, on ignorait le rôle fécondant du sperme. Les femmes qui procréaient étaient considérées comme porteuses de pouvoirs surnaturels.

Ensuite, lorsque l’homme a commencé à élever les animaux au lieu de les chasser, durant les derniers millénaires avant notre ère, il a compris le mécanisme de la procréation. On est passé d’une conception monosexuée de la procréation à une conception bisexuée. Ces sociétés deviennent alors patrilinéaires: c’est par le père que se transmet le nom. Quant à la femme, elle est considérée comme un réceptacle passif dans lequel se développe l’enfant. Aristote imagine ainsi la théorie des homoncules, petits êtres préformés dans le sperme, simplement déposés dans le ventre maternel. Mais l’homme prend alors conscience qu’il court le risque de donner son nom à un enfant qui n’est pas de son sang. C’est donc pour s’assurer de la pureté de la filiation qu’il va s’approprier le ventre de la femme, la domestiquer et l’enfermer dans la sphère privée, en la privant de tous ses droits et libertés.

Comment en sort-on?

Il faut que les jeunes générations comprennent que tant que les hommes ne s’émanciperont pas des schémas aliénants qui les amputent d’une grande partie de leur vérité psychique, ils s’interdiront des relations équilibrées avec l’autre sexe et les femmes continueront à subir discriminations et violences. La révolution du féminin sera pleinement accomplie quand aura eu lieu la révolution du masculin, quand les hommes se seront libérés des assignations sexuées qui entretiennent, souvent de manière parfaitement inconsciente, la misogynie et l’homophobie, lesquelles procèdent toutes deux d’une répulsion envers le féminin venue du fond des âges. Pour que les hommes changent le regard qu’ils portent sur les femmes, il faut qu’ils changent le regard qu’ils portent sur eux-mêmes.


Olivia Gazalé, «Le mythe de la virilité», Robert Laffont, 416 p.

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