C’est la somme d’une décennie d'enquête sur les errements des technologies. Journaliste à Télérama, Olivier Tesquet publie A la trace (Ed. Premier Parallèle). Un essai glaçant sur le capitalisme de surveillance consolidé par l’alliance inquiétante de géants du numérique avec les gouvernements. Sa conclusion: la surveillance n’est plus l’apanage des grandes agences gouvernementales, elle investit de nouveaux territoires, mettant en péril notre intimité et notre libre arbitre. Olivier Tesquet revient sur les questions sociétales d’importance auxquelles nous serons amenés à répondre.

Le Temps: A la Trace est-il une critique du progrès technique?

Olivier Tesquet: Il s’agissait de poser un diagnostic sur cette fuite en avant technologique que nous vivons depuis dix ans. A 32 ans, je fais partie de la génération qui a cru en l’incroyable potentiel libérateur des outils numériques, entraperçu au moment des Printemps arabes. Or, depuis le début des années 2010, c’est une douche froide continue avec une reprise en main des mêmes outils, d’abord par les régimes autoritaires, puis par nos démocraties libérales. L’eau devient de plus en plus glacée. A la trace, c’est donc une tentative de comprendre ce qui, à un moment donné, nous a échappé. Cette enquête dresse le constat lucide – je l’espère – des promesses non tenues – et, le cas échéant, des mensonges – de la technologie et de ceux qui la mettent en œuvre.

Plusieurs voix s’élèvent pour critiquer et dénoncer ce que vous nommez le capitalisme de la surveillance. Comment expliquez-vous la passivité du politique et de la société civile face à ces enjeux?

Il y a tout d’abord une dimension historique. Depuis toujours, la critique de la technique est vue comme nécessairement réactionnaire. Aujourd’hui, nous sommes face à des gouvernements au sens large qui n’ont aucune raison de remettre en question notre rapport – et le leur – à la technologie. Prenez l’exemple de la reconnaissance faciale. La question débattue dans le champ politique n’est pas de savoir si cette technologie est conforme à nos valeurs démocratiques, mais comment la déployer. Enfin, cette passivité vient de notre propre désir à jouer un rôle actif dans la banalisation de ces technologies. Lorsque l’on est un agent consentant, il devient difficile de s’opposer ou de critiquer. «Je n’ai rien à cacher», entend-on souvent. En réalité, cette formule verbalise notre incapacité à cacher quoi que ce soit et notre solitude face à la technologie.

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A vous lire, nous sommes les agents consentants de ce capitalisme de surveillance. Mais s’agit-il d’un consentement ou d’une contrainte?

Nous évoluons dans une zone grise. Les plateformes nous «vendent» le consentement par le biais de conditions générales, ce pacte faustien qu’on ne lit jamais. Nous ne sommes donc pas dans une contrainte pure. On a même l’impression d’être en maîtrise, alors que se pose de plus en plus la question d’une perte de contrôle effective de notre intimité. Nous avons des profils sur Facebook ou Instagram, mais, en retour, des myriades d’acteurs parfois clandestins possèdent aussi un double numérique de nous, qui ne nous appartient pas.

Il est désormais démontré que les algorithmes de Facebook ont joué un rôle dans l’élection de Donald Trump en novembre 2016 et dans le Brexit six mois plus tôt. Puisque les algorithmes produisent des univers qui reflètent la vision du monde de ceux qui les ont conçus, dans quelle réalité vivons-nous?

Le capitalisme de surveillance interroge le déterminisme informatique de nos existences. Est-ce que je vais dans ce restaurant parce que j’aime manger ou pour me conformer à un attendu social, celui de la catégorie que m’a assignée un algorithme? Les Etats comme les entreprises privées partagent une même obsession: la prédiction des comportements. Nos conduites ne sont pas strictement réglées, mais orientées. Avec l’irruption des assistants vocaux dans les domiciles, nos foyers sont désormais régis par les mêmes règles qu’un espace public vidéosurveillé. Dans ces conditions, est-on encore vraiment chez soi? Gabriel García Marquez disait que nous avons tous une vie publique, une vie privée et une vie secrète. Les deux premières ont déjà largement fusionné avec les réseaux sociaux. Quant à la dernière, elle disparaît avec l’invasion croissante de nos corps par la technologie.

Pendant des années, la Silicon Valley nous a réclamé une confiance aveugle au nom d’une promesse d’amélioration du monde. Au fil des scandales hebdomadaires, celle-ci a volé en éclats.

Exit les agences de renseignement, le livre met brillamment en lumière les nouveaux visages de la surveillance matérialisés par les entreprises privées et leurs sous-traitants.

Il y a quelque chose de symbolique dans l’appareillage entre le public et le privé. Les grandes plateformes travaillent aujourd’hui main dans la main avec les services de renseignement. Le produit de cette hybridation, c’est que nous vivons dans un monde où les dispositifs de la surveillance sont devenus gazeux. Soit ils organisent leur invisibilité, soit ils ne se présentent pas comme tels. Tout le monde connaît Google, un peu moins Palantir. Or nous avons cruellement besoin d’une carte exhaustive pour nous orienter sur ce territoire hostile. Quand Amazon commercialise des judas intelligents via sa filiale Ring, elle collabore avec 600 forces de police locales et crée de fait un réseau de surveillance clandestin à l’échelle des Etats-Unis. En France, Cisco a approché Nice et Marseille pour installer des portiques de reconnaissance faciale à l’entrée de deux lycées. Il faut d’urgence jeter la lumière sur ces aventures entre les pouvoirs publics et le secteur privé.

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L’enjeu actuel du débat technologique est d’instaurer un cercle vertueux, la fameuse confiance numérique. Mais celle-ci est-elle viable?

Elle est impossible en l’état. Pendant des années, la Silicon Valley nous a réclamé une confiance aveugle au nom d’une promesse d’amélioration du monde. C’était également un levier pour échapper à la régulation. Au fil des scandales hebdomadaires, celle-ci a volé en éclats, et aujourd’hui, les GAFAM (ndlr: Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sont unanimement considérés comme des menaces démocratiques.

Alors, peut-on encore disparaître?

La disparition effective est d’autant plus difficile qu’elle devient suspecte dans une société obsédée par la vigilance. Je crois qu’il faut mobiliser les imaginaires. Afin de lutter contre la reconnaissance faciale, l’artiste américain Adam Harvey a mis au point un maquillage qui trompe la machine, car celle-ci ne tolère qu’une symétrie parfaite. C’est le principe du camouflage dazzle (embrouiller en anglais), utilisé par les navires britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Celui-ci ne visait pas à rendre les bâtiments furtifs, mais à troubler leurs proportions pour tromper les tirs d’artillerie adverses. Il me semble intéressant de transposer cette stratégie dans la ville, qui se transforme de plus en plus en laboratoire à ciel ouvert, bardé de capteurs et peuplé de cobayes. Dans l’espace urbain ou en ligne, comment s’aménager des espaces de retrait?

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Le fruit de cette enquête a-t-il changé votre rapport à la technologie?

Je suis un internaute comme les autres, peut-être même plus accro à son téléphone que la moyenne. Ce livre a presque une visée thérapeutique: il m’a aidé à verbaliser la distorsion grandissante entre le présent dystopique de mes enquêtes et la banalité de mes usages quotidiens. Il m’a fallu répondre à cette question: comment critiquer son environnement? Nous sommes très nombreux à ressentir un malaise croissant face à l’emprise de la technologie sur nos vies, et je crois que pour dépasser cette lecture strictement pathologisante, il y a urgence à repolitiser cet environnement numérique.