On achève bien le Macumba

Nuit Clap de fin pour la mythique discothèquede Neydens, près de Genève

Dernière soirée en club, dernier tour en boîte. La fête fut un brin nostalgique

Photos: Eddy Mottaz

A peine 22h30 ce samedi mais déjà les fêtards piaffent à l’entrée, cent mètres de queue malgré le crachin. Il est tôt, trop tôt pour un clubber, mais cette nuit est spéciale, unique, par avance magique. «Ze place to be», zozote Anne, une petite Lyonnaise de 19 ans. Elle est venue en auto avec Etienne, Jean-Baptiste, Estelle et Brice de nuit (un surnom). «Mes parents m’ont envoyée, ils m’ont dit qu’il fallait que je sois allée au moins une fois au Macumba, ils y venaient à notre âge, j’ai regardé sur Facebook et on a dit c’est top, on y va!»

Dernière séance, last teuf, le cœur gros sera pour plus tard, à 5h30, quand l’alcool n’est plus servi et qu’il faut se traîner sur le parking dans la lueur bleue blafarde de la grosse discothèque. Pour l’heure (qui par malheur cette nuit va sauter une heure), on se rue vers les caisses (18 euros), le vestiaire (2 euros), le Kir Royal (6,50 euros). «Au fond ce n’est pas cher et cela ne l’a jamais été, c’est l’une des réussites de l’endroit, l’accès à tout le monde.» Qui parle? Enrique, un Genevois, la main dans la main de Felicia, une Genevoise, au club 30-40. Musique Rockabilly puis Madison. Sur la piste, la chorégraphie synchro de la trentaine de quadras est parfaite. C’est rétro mais charmant. Drôle de couple que Felicia et Enrique. Pas mariés, ni fiancés, mais vieux amants. «J’étais encore une gamine et je me cachais dans les WC au moment des slows parce que j’avais peur d’être invitée», dit-elle. Lui: «J’en ai eu des amours ici!» Elle le pince: «Dont moi!» Souvenirs, souvenirs…

Trente-huit ans de Macumba, la grosse boîte aux superlatifs, aux 5000 entrées par soir. Racheté par Migros France, l’espace de 6000 m2 va fermer définitivement après deux méga-soirées (vendredi et samedi derniers) et un dernier thé dansant lundi après-midi. Ensuite? Le Vitam de Migros et ses piscines, toutes proches, va étendre ses boutiques, vendre des choses, faire dans le sport, le fitness. «Quel monde, plus le droit de boire, de fumer, de faire la fête», peste une tablée d’Annéciens au Spaghetti Bar, des habitués ceux-là, inconsolables. Fondateur et propriétaire du Macumba, Roger Crochet (87 ans), l’apprenti coiffeur de Valleiry (près de Saint-Julien) parti dans les années 60 aux Etats-Unis, devenu là-bas l’ami du crooner Frank Sinatra (qui a imaginé et créé les Macumba), avait envie de céder l’affaire et de partir la tête haute. «Migros, c’est une belle philosophie d’entreprise et en plus ils vont nous reprendre des salariés», a-t-il confié au Dauphiné Libéré. Nonante fiches de salaire en tout, des professionnels reconnus que les discothèques du coin, suisses et françaises, devraient recruter. Le casino de Saint-Julien va engager les orchestres des thés dansants.

Il n’y a que la Mère Marie (68 ans) qui ignore de quoi son mardi sera fait. On la retrouve dans sa cuisine, préparant ses tartares de saumon, sa marmite du Pêcheur Crochet, sa gigolette de dinde. Une institution, Mère Marie. Elle était là en 1977, petite serveuse en Grande Salle (qui n’existe plus) du Macumba. Elle a ouvert son resto en 1987 avec l’aval de Roger. «J’ai nourri Joe Dassin, Carlos, Pascal Sevran, Demis Roussos, Gloria Gaynor. Le meilleur souvenir? Un anniversaire de Thierry Le Luron, Charles Aznavour est arrivé par surprise et a imité Le Luron imitant Aznavour.» Marie est oiseau de nuit: «Vingt huit ans que je ferme boutique à 3h30 et puis je vais boire un verre et je rentre chez moi à Annemasse.» Triste? «Surtout pas, je vais passer à autre chose, Monsieur Crochet a bien eu raison de tourner la page.» Roger, on l’entraperçoit tout à coup, entouré de deux fées roses montées sur échasses. Pas un mot à la presse. Il réserve ses petites phrases et le roman de sa vie à un biographe dans un livre commandé par… Migros.

Filles en short et échancrées, garçons gominés, à l’approche du dance-floor électrisé par DJ Deerage, les décibels trémoussent la meute. Pas de confidences ici, pas de réminiscences. On vit l’instant présent, une rave, hors un certain monde, pas de mots, des sons qui donnent l’impression de vraiment exister. L’autre gloire du Macumba: saisir l’air à la mode et le propager à Neydens, en Haute-Savoie. Certes conserver valse, tango, rock, mais faire bonne place aux autres, la musique des jeunes. Dans les années 80, le disco faisait le plein. Aujourd’hui, la techno-électro et les murs d’enceintes drainent les teufeurs. Un peu partie, sirotant une vodka-orange-mangue-kiwi, Amandine, de Cranves-Sales, est désolée: «Merde, pourquoi ils ferment? Ici, c’est trop cool, y a des vieux et des gamins, j’ai l’impression de croiser mon grand-père et mon petit frère, c’est rigolo.» Son amoureux: «On va aller où maintenant? La Suisse, c’est trop cher.» Amandine: «On va aller à l’auberge du Petit Savoyard à Fillinges, y a un DJ le samedi.» Rires.

Josiane Martin, d’Annemasse, est de sortie, elle aussi pour ce grand soir. Vingt-cinq années qu’elle n’était pas venue. Elle a entraîné deux copines, sensiblement du même âge. «Je me souviens de la grande salle mais elle n’existe plus, c’est drôle ce long couloir qui zigzague, c’est comme se promener dans la rue et pousser la porte des magasins.» A l’époque, l’Arena de Genève n’existait pas encore, les artistes se produisaient aux Vernets ou au Macumba. Johnny Hallyday, Claude Nougaro, Patrick Sébastien, Mort Shuman, Eddy Mitchell et d’autres ont chanté à Neydens. Ce dimanche, un hommage a été rendu au Roger’s club à Julie, feu la première épouse de Roger Crochet, avec guitares et polyphonies corses. Le samedi 25 avril, une grande vente aux enchères est organisée avec en lot les objets cultes du lieu, mobilier, décorations à thème, matériel de cuisine. Ils devraient être nombreux à te nter d’acquérir un grand ou un petit souvenir.

«Ici, c’est trop cool, y a des vieux et des gamins, j’ai l’impression de croiser mon grand-père et mon petit frère»

Johnny Hallyday, Claude Nougaro, Patrick Sébastien, Eddy Mitchell et bien d’autres ont chanté ici