Hollande-Gayet

«On peut comprendre que «Closer» ait franchi la ligne rouge»

Pour «Le Soir» de Belgique, Jean-Marie Charon, chercheur au Centre national de recherche scientifique (CNRS), en France, et expert des médias, revient sur la relation entre la presse et la vie privée des politiques français, au lendemain des rumeurs sur la liaison du président de la République

Le Soir: La presse à sensation s’étale sur la vie privée du président de la République française. Un fait exceptionnel?

Jean-Marie Charon: Ce genre de révélations, et de traitement médiatique, est devenu assez fréquent. Le public français a été confronté à des sorties dans les médias sur la vie privée des politiques depuis une vingtaine d’années, avec la révélation de l’existence de la fille cachée de François Mitterrand, Mazarine, dans Paris Match. Avant cette affaire, les médias français traitaient les informations relatives à la vie privée des dirigeants politiques de façon assez «monarchiste». Ils étaient assez protecteurs envers les politiques, et d’autant plus s’il s’agissait du président de la République.

– Il y a quelques années, la presse à sensation n’aurait pas étalé la vie privée du président. Même dans «Closer»!

– Oui, mais depuis lors, on constate une évolution des médias en France. C’est une évolution lente, qui se fait par à-coups. La presse à sensation doucement tend à se rapprocher de la presse anglo-saxonne, nettement moins protectrice envers le pouvoir. C’était par exemple le cas lors de l’affaire Dominique Strauss-Kahn, qui a été traitée de façon extrêmement crue par les médias. La vie privée de DSK, alors candidat à la présidentielle, a été totalement étalée dans la presse… Petit à petit, les médias français laissent derrière eux leurs vieilles relations avec la politique, qui était de l’ordre du soutien d’opinion, pour jouer davantage leurs rôles de quatrième pouvoir.

– La presse est-elle réellement dans son rôle de quatrième pouvoir, lorsqu’elle «révèle» cette affaire sur François Hollande et Julie Gayet?

– Non, bien sûr. Il ne s’agit pas d’une révélation essentielle d’un point de vue politique. Mais on peut comprendre que Closer ait franchi la ligne, vu la tendance générale de la presse à dévoiler la vie privée des politiques. Mais il faut dire que cette habitude vient aussi du fait que les politiques ont changé leur stratégie de communication, au fil du temps. Ils mettent aujourd’hui volontairement en scène leur vie privée! Regardez François Hollande avec Valérie Trierweiler: ils communiquent sur leur façon de vivre à l’Elysée. C’était également le cas lorsque François Hollande était en couple avec Ségolène Royal. Il y a aujourd’hui une surmédiatisation de la vie privée des politiques. Ils cherchent à avoir à la presse à sensation à leur avantage, jusqu’au moment où ça se retourne contre eux.

– Vous estimez qu’il est donc «trop facile» de la part de François Hollande de se plaindre de ce retour de flammes ?

– Oui. C’est un cas très classique des politiques en ce moment. Ségolène Royal avait également adopté ce genre d’attitude il y a quelques années: d’un côté, elle convoquait la presse pour présenter ses enfants aux médias, mais de l’autre, lorsque la presse révélait ses relations extraconjugales – ou bien celle de François Hollande – elle s’est retournée contre elle devant la justice. Cet exemple est typique des politiques qui s’insurgent des révélations faites dans les médias sur leur vie privée, quand ces informations ne les arrangent pas.

– Ces situations sont-elles caractéristiques des médias et des politiques français?

– C’est une tendance caractéristique de la communication politique en général. Les politiques du monde entier livrent plus d’informations sur la vie privée aujourd’hui. Mais les Etats-Unis connaissent cette tendance depuis plus longtemps. Les hommes politiques américains accordent beaucoup de place à leurs familles dans les médias, lors des campagnes électorales. Par contre, ils ont nettement mieux intégré le revers de la médaille, contrairement à la France.

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