éducation

«On peut devenir bilingue à tout âge»

Dans l’apprentissage des langues, tout ne se joue pas dans la petite enfance. Un livre paraît, qui relativise les enjeux

Il y a moins d’une génération, on regardait encore les enfants bilingues avec un sentiment d’inquiétude: on pensait alors que leurs ressources intellectuelles étaient limitées, et que la coexistence de deux langues chez l’enfant n’était possible qu’au détriment d’autres compétences. «Le bilinguisme est une infériorité psychologique», écrivait d’ailleurs le pédiatre et psychanalyste Edouard Pichon dans Développement psychique de l’enfant, en 1965 encore.

Aujourd’hui, le bilinguisme est un «must». Les parents ne jurent que par l’exposition précoce de l’enfant à plusieurs idiomes, les crèches bilingues ont des listes d’attente longues comme le bras et, à la limite, les parents monolingues élevant des enfants dans la seule langue de leur région passent un peu pour des maltraitants. Se sentant responsables d’armer leur progéniture pour un futur compétitif et mondialisé, certains parents se mettent, ainsi qu’à leur progéniture, une pression immense.

François Grosjean, ancien directeur du Laboratoire de traitement du langage et de la parole à l’Université de Neuchâtel, publie Parler plusieurs langues. Le monde des bilingues*, un livre qui abat plusieurs idées reçues sur le bilinguisme, et notamment celle-ci: il n’y aurait de «vrai» bilinguisme que dans l’apprentissage précoce et simultané des langues. En fait, la grande majorité des bilingues a appris sa deuxième langue après la petite enfance. Par ailleurs, il est rare qu’une personne bilingue maîtrise parfaitement et de manière équivalente ses deux idiomes. Enfin, et c’est peut-être l’essentiel: on peut devenir bilingue à tout âge, même au-delà de l’enfance.

Le Temps: La pression que se mettent certains parents pour exposer leur enfant à un nombre maximal de langues est-elle bien utile?

François Grosjean: Restons ouverts et laissons la liberté aux parents de planifier l’avenir linguistique de leur enfant comme ils l’entendent. Mais je répète constamment que l’on peut aussi devenir bilingue à l’adolescence ou à l’âge adulte. Moi-même, je suis devenu bilingue à 8 ans. En réalité, seuls 15 à 20% des enfants grandissent dans un bilinguisme simultané, alors que plus de la moitié de la population mondiale est bi ou plurilingue.

– Pour certains parents, le bilinguisme est un véritable combat, souvent contre l’enfant lui-même…

– Lorsqu’il est encore petit, ce n’est pas difficile de l’exposer à plusieurs langues. Notamment avec la méthode «une personne, une langue» où chaque parent parle une langue différente avec l’enfant. La difficulté est de maintenir ce système sur la durée. Certains parents n’y arrivent pas, et le vivent avec un sentiment d’échec. Or il n’y a pas à culpabiliser. Un enfant qui n’a pas besoin de deux langues ne va pas s’en servir. On ne rappelle jamais assez le principe du besoin. Les enfants font très bien la différence entre une situation où la langue est avant tout une demande de l’adulte et une autre où elle est indispensable pour communiquer.

– Si, de guerre lasse, les parents abandonnent de parler une langue à l’enfant qui leur répond toujours dans une autre, tous leurs efforts ont-ils été vains?

– On sait peu de chose sur ce qui reste d’une langue entendue dans la très jeune enfance, mais il semble que des traces perdurent. Cependant, la ressusciter demande du travail. On ne réutilise pas comme ça une langue qu’on n’a plus pratiquée pendant dix ans. En revanche, on peut entamer son réapprentissage à tout âge.

– Deux parents francophones en région francophone peuvent-ils espérer mettre en place un bilinguisme précoce? On entend certains parents parler un anglais très artificiel à leurs enfants.

– Dans ces cas-là, la meilleure solution consiste à placer l’enfant dans une crèche qui se sert de l’autre langue (ici l’anglais). Ceci dit, les parents qui veulent faire eux-mêmes cet effort peuvent éventuellement mieux cibler leurs objectifs. L’éveil à une deuxième langue est tout à fait possible, sans aller jusqu’au bilinguisme. A la maison, cela peut passer par des histoires, des chansons ou des dessins animés dans d’autres langues. Les enfants sont curieux de nature, et ce n’est jamais du temps perdu. Petit à petit, ils seront capables de repérer des mots, des phrases, et cela leur donnera des bases pour plus tard. Mais il ne s’agit pas de dire: «Je veux que mon enfant me parle en anglais à 3 ans»; cela est un tout autre projet. L’objectif de l’éveil est moins ambitieux, mais il sera peut-être plus efficace, parce qu’il y aura moins de stress.

– Vous dites que l’on peut devenir bilingue à tout âge. Mais il y a bien une différence entre celui qui le devient à 16 ans par rapport à celui qui l’est à 3 ans?

– Cela dépend de nombreux facteurs. Ce qui est clair, c’est qu’à partir de 12 à 15 ans, on risque de ne pas avoir un accent de natif. Mais cette barrière est lointaine dans le développement d’un enfant et on a le temps de l’atteindre! J’en connais qui sont arrivés à 15 ans dans un pays et, après un an, avaient la prononciation des natifs. Ceci dit, il est normal d’avoir un accent, la plupart des bilingues en ont un. Il y a d’autres petites choses, comme l’acquisition des genres, qui doivent aussi se faire assez tôt. Mais ce n’est rien d’indispensable pour arriver à se faire comprendre. Je donne souvent l’exemple de l’écrivaine romande Agota Kristof, qui est arrivée à Neuchâtel à 21 ans sans parler un mot de français. Et celui de Joseph Conrad, considéré comme l’un des plus grands écrivains de langue anglaise, alors qu’elle est sa troisième langue acquise à la fin de son adolescence.

– A l’heure où la maîtrise des langues est perçue comme un avantage compétitif, vous tenez un discours apaisant.

– J’insiste sur cette idée: la vie est jalonnée de moments d’apprentissage, et cela vaut pour les langues. Elles s’acquièrent selon les besoins. De plus, tout au long d’une vie, les langues sont en flux et reflux – on peut les apprendre comme on peut les perdre, c’est tout à fait naturel. Mais la perception qu’on en a n’est pas la même. Lorsqu’une personne déclare: je suis en train d’apprendre le russe, on lui répond que c’est magnifique. Si elle dit: je suis en train de perdre l’espagnol, alors on se garde bien de faire un commentaire positif. Et pourtant, cela fait partie de la vie d’une personne bi ou plurilingue.


Parler plusieurs langues. Le monde des bilingues, François Grosjean, Albin Michel, 2015, 233 p.

Publicité