Langage

Et si on disait «J’ai d’autres cas à fouetter»?

Un kit pédagogique de PETA Etats-Unis suggère de remplacer certaines expressions mettant en scène des animaux afin d’œuvrer à la protection de ces derniers. La réflexion suscite le débat, là-bas comme ici

Ne plus dire «servir de cobaye», mais «servir de tube à essais». Ne plus dire «prendre le taureau par les cornes», mais «prendre la fleur par les épines». Ne plus dire «frapper un cheval mort», mais «nourrir un cheval repu». Ces exemples, librement traduits de l’anglais, figurent dans un kit pédagogique de l’association de protection des animaux PETA Etats-Unis (People for the Ethical Treatment of Animals) fourni aux professeurs des écoles publiques.

Ebruitée, l’histoire est devenue une affaire. «Les médias se sont emparés de cette «initiative» qui n’en était pas une. L’idée était seulement, par l’humour, de susciter une réflexion sur la manière dont nous percevons les animaux», relate Anissa Putois, porte-parole de PETA France.

Soucieuse de se justifier, l’organisation américaine s’est fendue d’un tweet évoquant son souhait de voir disparaître «des phrases qui banalisent la cruauté envers les animaux, alors qu’il est devenu inacceptable d’utiliser un langage raciste ou homophobe». La comparaison a provoqué une nouvelle levée de boucliers. «Il n’y a volonté ni de comparer ces groupes ni d’établir une hiérarchie entre eux, poursuit Anissa Putois. Néanmoins, la manière dont nous parlons de certains groupes est un indicateur de la façon dont nous les traitons. Changer d’expressions, dès lors, peut contribuer à faire évoluer les mentalités et donc les situations.» Un cercle vertueux: modifier le langage permettrait d’améliorer la condition animale, ce qui aura une influence sur le langage.

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«Une souris verte»

En ligne de mire, des expressions telles que «sale comme un cochon» (qui ne pousse pas les éleveurs à entretenir les porcheries), «vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué», «avoir d’autres chats à fouetter», «être le dindon de la farce»… «On ne se rend même plus compte à quel point notre langage et notre culture sont imprégnés d’un déni de la condition animale. Prenez la comptine de la souris verte trempée dans l’huile bouillante que tous les enfants fredonnent… On utilise ces expressions sans même y réfléchir», estime Fabien Truffer, porte-parole de l’association PEA (Pour l’égalité animale), basée à Genève.

Selon Pascal Gygax, psycholinguiste à l’Université de Fribourg, les expressions ne peuvent pourtant pas être dissociées de leur sens propre. «Plusieurs travaux linguistiques ont montré que le sens littéral des expressions existe. Si je vous dis «carte blanche» ou «vendre la peau de l’ours», vous visualisez immédiatement la chose.»

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La «bêtise» révélatrice

Qu’une organisation comme PETA soulève la question semble tout à fait légitime au chercheur, spécialiste de la féminisation du langage: «La langue reflète les rapports de domination qui prévalent dans une société. L’exemple le plus frappant quant à notre relation aux animaux est de dire à quelqu’un qu’il est bête. Le langage a une influence évidente sur nos attitudes, qui ont une influence sur le langage. PETA est dans son rôle en proposant d’agir sur ce terrain. Et cela suscite une réflexion éthique sur notre rapport aux animaux.»

«Cela devait arriver, renchérit Bernard Cerquiglini, linguiste et auteur de l’ouvrage Le ministre est enceinte (Seuil). Nous sommes dans un grand mouvement de toilettage de la langue, après nous être préoccupés de la manière dont nous parlions des personnes de couleur, des personnes handicapées ou encore des femmes… On en plaisante souvent en parlant de politiquement correct et de puritanisme nord-américain. C’est vrai, nous avons une tendance à l’euphémisme et à la préciosité depuis le XVIIe siècle. Mais pour autant, je ne fais pas partie de ceux qui ricanent, car si ce toilettage ne peut pas remplacer l’action, il doit l’accompagner.»

Risque de confusion

Sandra Laugier, philosophe du langage, reste plus réservée: «Le combat pour les animaux est important, notamment concernant les mauvais traitements, mais ne relève pas du langage de la même façon que les propos homophobes, racistes ou sexistes, qui concernent des échanges entre humains dans lesquels les victimes sont impliquées et reçoivent directement ces insultes. Du coup, il risque d’y avoir confusion et affaiblissement de la portée des insultes qui dévalorisent les humains.»

PETA France et PEA préfèrent éviter de faire campagne sur ce thème. «Il y a des choses plus importantes à initier pour faire diminuer la souffrance animale, estime Fabien Truffer. Surtout quand on voit les réactions hostiles provoquées par ce genre d’initiatives.» «Les gens se sentent tout de suite attaqués dès lors que l’on touche au langage, parce que c’est une pratique quotidienne», note Pascal Gygax. PEA prône tout de même l’usage de «chair animale» plutôt que «viande», dont l’effet produit sur les consciences n’est pas du tout le même. «Le premier est beaucoup moins neutre et évoque un être vivant bien plus qu’une simple nourriture.»

«Démocratisation du langage»

Bernard Cerquiglini se réjouit de cette «démocratisation du langage». «Les féministes québécoises ont souhaité devenir des écrivaines dans les années 1970, provoquant la colère de l’Académie française. Chacun peut décider aujourd’hui de surveiller sa langue et de la norme qu’il veut établir. Pour ma part, j’ai arrêté de parler de «chats à fouetter», car j’aime beaucoup les chats. Je préfère dire que j’ai «d’autres crèmes à fouetter». De même, je ne parle plus de «nègres» en littérature, mais d’«écrivains à gages». Je dois admettre cependant que je continue quelquefois à «vendre la peau de l’ours» ou à «boire en Suisse»!»

Le fait que les animaux de compagnie n’aient jamais été si nombreux et que le véganisme ait le vent en poupe pourrait avoir une influence sur la langue française, extrêmement dynamique. De nombreuses expressions ont évolué au fil du temps. «Etre vache» a longtemps signifié être mou et, jusqu’au XIXe siècle, alors que les chiens étaient cantonnés à l’extérieur des maisons, c’étaient eux que l’on fouettait plutôt que les chats.


En vidéo: échos du premier procès d'antispécistes en Suisse.

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