Credo

Et si on disait non à la tyrannie du oui?

L’ère est à l’acceptation enthousiaste. Il ne faut manquer aucune opportunité, acquiescer à tout, être une «yes person», comme ces rois du monde qui nous font croire qu’ils en sont arrivés là en ne disant jamais non à rien. Vraiment?

Shonda Rhimes est la femme la plus puissante de la télévision américaine. Scénariste et productrice, 47 ans, elle est derrière les séries Grey’s Anatomy, Scandal, Murder, Private Practice, The Catch… Et comme si son agenda n’était pas déjà en surchauffe, elle a trouvé le temps de publier un best-seller, dont la version francophone est parue en janvier: L’année du oui. Apprendre à dire oui va changer votre vie! (Marabout). Dans cet ouvrage de développement personnel rempli de confessions autobiographiques, la reine des séries révèle être longtemps restée hermétique au bonheur, malgré succès et millions. Sa faille? Une indécrottable manie de dire non, comme un réflexe salvateur.

Et puis, un jour, Shonda a décidé d’envoyer valser ses peurs en devenant une «yes girl». A savoir en disant «oui à tout», pendant un an. La scénariste raconte s’être métamorphosée, grâce à un tourbillon d’événements excitants: discours de remise de diplômes dans son ancienne université, invitation chez le présentateur vedette Jimmy Kimmel, participation à un groupe de lobbying pour l’égalité des femmes à Hollywood… Conclusion de l’auteure: «Soyez une personne d’action […]. Vous devez simplement continuer à faire des choses, à saisir l’occasion qui se présente, à rester disposé à essayer des choses nouvelles.»

Mélodie du bonheur

Dans cette bible du mieux-être, tout est possible: être une cheffe d’entreprise à succès, perdre 57 kilos (mais en disant oui à un carré de chocolat de temps en temps), avoir une vie trépidante, élever seule trois fillettes… Magie du «oui». Cette mélodie du bonheur colle admirablement à l’époque, où il est bon d’en redemander toujours, la mine ravie, comme le constate The Guardian dans un article intitulé «Le nouveau statut symbolique n’est pas combien vous dépensez, mais à quel point vous travaillez dur». Le quotidien décortique ainsi l’attitude «presque perverse» des super-puissants de l’Amérique: Tim Cook, PDG d’Apple, qui déclare commencer ses journées de labeur à 3h45, Jeff Immelt, PDG de General Electric, qui raconte avoir eu des semaines de travail de 100 heures pendant 24 ans, Marissa Mayer, PDG de Yahoo!, qui se vante de bosser 130 heures hebdomadaires… «Il va sans dire que ces personnes ne travaillent pas par nécessité», rappelle l’éditorialiste Ben Tarnoff, qui dénonce un nouveau culte de la «production remarquable»: «Il n’y a pas d’échappatoire: soit nous travaillons pour l’entreprise, soit nous travaillons sur nous-mêmes, mais nous travaillons toujours.»

Une tyrannie de la super-performance également constatée par Christophe Deval, psychologue thérapeute spécialiste de l’entreprise et coauteur de Simplifiez vos relations avec les autres (InterEditions): «Il y a beaucoup d’environnements professionnels où il faut accepter tous les nouveaux challenges et montrer qu’on peut dire oui à tout… Et pourtant, même dans ce contexte, il existe toujours des gens qui savent dire non.» Car, n’en déplaise à Shonda Rhimes, les pouvoirs du non sont infiniment plus puissants que les vertus du oui…

Le choix de la facilité

Même The New York Times se sent obligé de rappeler que l’équilibre mental passe d’abord par la négation, dans un appel à la révolte contre toutes ces armées de «yes persons» exsangues. «Pourquoi vous devriez apprendre à dire non plus souvent», a titré le quotidien. Constat: le coût d’un «oui facile» au lieu d’un «non difficile» est beaucoup plus lourd, et siphonne temps, énergie et économies. «Ne pas dire non, c’est finir par éprouver du ressentiment envers tous, et risquer le burn-out, rappelle Christophe Deval. Alors qu’en réalité, dire oui à quelque chose signifie toujours dire non à une autre. Par exemple à la vie privée si l’on accepte tout au travail… Mais beaucoup surestiment la réaction de l’autre, alors que lorsqu’on dit non, il ne se passe rien. On vous fiche seulement la paix.»

Pire, dire toujours oui ouvre la porte aux prédateurs. Selon une étude parue dans le Journal of Consumer Research, même la formulation compte: ceux qui opposaient un refus en disant «Je ne peux pas» (sous entendu «mais») au lieu d’affirmer «Je ne le fais pas» ou «Je ne le veux pas» finissaient vite embourbés dans des négociations sans fin. Pour autant, le non n’est pas toujours le sésame de la tranquillité. Tout comme la vie n’est pas binaire. Ce serait trop simple. «J’avais une patiente cadre supérieure qui se faisait maltraiter par sa hiérarchie et avec qui nous avons travaillé l’affirmation de soi», rapporte France Brécard, psycho-praticienne en analyse transactionnelle et auteure de Se libérer des relations toxiques (Eyrolles). «Mais dès qu’elle a su dire non, elle a été licenciée dans la seconde. Et même si, avec le recul, elle a réalisé que l’entreprise était mortifère, c’était violent. Dire non permet certes d’imposer ses limites, mais à l’heure actuelle, dire oui est l’adaptation au système, tandis que la négation est sa remise en cause.»

Définir ses priorités

Pourtant, Tim Cook, Jeff Immelt ou Marissa Mayer n’ont évidemment pas acquis leur super-puissance en disant oui à tout. Le véritable secret de leur succès réside dans le fait d’avoir contraint le reste du monde à ne rien leur refuser, d’avoir imposé leur cadence infernale, tels des parents autoritaires… «Ceux qui ne savent jamais dire non aux autres ne l’ont pas appris dans l’enfance. Leurs parents les ont obligés à subir la doxa familiale, en les privant d’autonomie. Plus tard, ils ont peur d’être mal aimés en refusant tout», analyse France Brécard. «La seule solution est d’arriver à définir ses priorités: carrière ou vie personnelle, santé ou augmentation, rappelle Christophe Deval. Peu importe si c’est oui ou non, il faut toujours choisir sa vie.»

D’ailleurs, même Shonda Rhimes l’avoue dans son livre truffé pourtant de «ouiouiouiouiouiouioui»: la scénariste n’a pas encore le don d’ubiquité. Et dire oui a pour elle notamment signifié devoir lâcher les heures sup’pour accorder plus de temps à ses filles, malgré sa boulimie de travail: «Quel genre de personne est plus à l’aise lorsqu’elle travaille que lorsqu’elle se détend? Eh bien… moi. Ce «oui» m’a forcée à changer […] à tout laisser tomber pour… jouer.» Croire que l’on peut être la femme la plus puissante de la télévision américaine tout en jouant pendant des heures à la Barbie et en allant se relaxer au spa? C’est non.

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