Le Temps: Qu’est-ce qu’un monstre?

Claude Halmos: Ça n’existe pas. «Monstre» est un mot piégeant car il laisse entendre qu’il y aurait des êtres humains par nature différents. Or on ne naît pas monstre, on le devient. Et ce n’est pas de la théorie: je l’ai vérifié dans une pouponnière de l’aide sociale où j’ai travaillé de nombreuses années et qui accueillait des enfants retirés à leur famille pour maltraitance. J’ai vu des petits enfants monter des machinations que l’on pouvait qualifier de monstrueuses.

– Par exemple?

– Je me souviens d’une fillette de trois ans, abusée par son père et son grand-père, lesquels avaient longtemps réussi à rouler les services sociaux dans la farine. Elle s’amusait à faire punir d’autres enfants pour des choses qu’elle avait faites, avec un machiavélisme quasi adulte. Eh bien, toute cette «monstruosité» est tombée comme un fruit mûr à mesure que nous avancions dans le travail avec elle.

– Comment naît un monstre, alors?

– Les monstres sont des enfants comme les autres qui ont vécu des choses monstrueuses, qui ont été l’objet de la jouissance perverse d’un adulte. Une jouissance qui repose en grande partie sur la transgression et l’impunité. Ces personnes sont de plus prises dan s une configuration familiale très com plexe. Dans le cas de l’homme jugé en ce moment en Autriche, il y a sa femme, qui prétend n’avoir rien vu, ce qui est inimaginable. Très souvent, dans des cas de ce genre, la mère est au moins complice, mais elle jouit d’une impunité totale. Pour les enfants, cela reste un exemple: ils apprennent que quand on apparaît comme bien propre sur soi, on peut échapper à beaucoup de choses.

– Josef Fritzl a expliqué qu’il avait été battu par sa mère.

– Il dit ce qui pense pouvoir lui servir comme circonstances atténuantes, mais il n’y a sûrement pas que ça. Il est fort probable que pèse sur lui une histoire longue de plusieurs générations, bien plus grave qu’il ne l’imagine.

– Mais comment un enfant maltraité devient-il pervers?

– Il y a une limite à l’horreur que le psychisme humain peut supporter. Lorsqu’un enfant voit ou subit des choses trop lourdes, il y a pour lui trois issues possibles: soit il meurt, par exemple d’un faux accident. Soit son psychisme disjoncte et il verse dans la folie. Soit encore il devient pervers, c’est-à-dire qu’au fond de l’horreur il trouve quelque chose où accrocher sa jouissance, ce qui lui permet de retrouver une position de sujet. Il sauve sa peau, mais au risque de devenir accro à l’humiliation et à la violence, subie ou infligée, comme un toxicomane à sa drogue. C’est pourquoi il est très important de le soigner avant l’adolescence, car lorsque sa sexualité se met en place en utilisant ce matériau-là, il est nettement plus difficile pour lui de changer.

– Tous les monstres ont subi des choses monstrueuses, mais tous ne sont pas condamnés à devenir des monstres, tout de même?

– Non, et c’est tout l’enjeu de la prévention et de la prise en charge. On est loin d’avoir encore mesuré leur importance. Face à la maltraitance, on est actuellement au mieux dans l’indignation morale. Mais on ne se rend pas du tout compte de la complexité du psychisme de l’enfant ni de la gravité de la destruction dont il peut faire l’objet*. C’est du Tchernobyl mental! Si on comprenait mieux ce qui participe de la fabrication d’un monstre, on prendrait mieux la mesure de la nécessité d’agir de manière adéquate.

– C’est-à-dire?

– Lorsqu’on met un enfant maltraité dans une famille d’accueil, il s’empresse de tout faire pour qu’on le maltraite à nouveau. Le placement et la bienveillance ne suffisent pas, il faut aussi décrypter son histoire, lui parler, la formuler devant lui, faire un travail d’analyse.

– Mais s’il est trop petit pour comprendre?

– Il n’est jamais trop petit. Nous avons travaillé avec des bébés avec des résultats spectaculaires, car les tout petits décompensent et récupèrent à une vitesse incroyable.

– Mais comment faisaient les enfants maltraités lorsqu’il n’y avait pas de psychanalystes?

– Certains arrivent à s’en sortir en écrivant des livres... chaque histoire est différente, mais je crois que beaucoup d’entre eux sont morts, ou sont devenus ce qu’on appelait l’idiot du village.

– Et la résilience?

– L’être humain a des ressources, mais je me méfie de cette notion car elle sert d’alibi aux services sociaux pour ne rien faire.

– Peut-on soigner Josef Fritzl?

Au stade où il en est, ça me paraît difficile, il ne faut pas être naïf. Mais il vaut la peine de l’écouter, parce qu’il a certainement des choses à nous apprendre sur comment on fabrique un pervers pareil. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut soigner ses enfants: l’enjeu central, dans ces drames, c’est d’éviter la répétition.

*La construction psychique de l’enfant est l’objet du dernier livre de Claude Halmos: «Grandir. Les étapes de la construction de l’enfant», Ed Fayard, 338p.