Education

Et si on initiait les enfants à la philo pour développer leur esprit critique?

Les ateliers de philosophie pour les enfants se multiplient. En jeu: aiguiser la réflexion et l’esprit critique dès le plus jeune âge tout en apprenant le dialogue et la tolérance

«C’est qui, Dieu?» «Et si c’est pas lui qui a créé la terre, alors c’est qui?» «Pourquoi des gens y croient et d’autres non?» «Et avant le Big Bang, il y avait quoi?» Les enfants ont une capacité assez stupéfiante à poser très vite des questions profondes et métaphysiques, une propension naturelle plutôt, que nous perdons avec le temps. Cette aptitude à l’étonnement, doublée d’une volonté de comprendre, est un premier pas vers la philosophie. Beaucoup, dès lors, déplorent qu’il faille attendre la fin de la scolarité pour aborder la discipline et prônent un éveil dès le plus jeune âge. Ateliers dans les écoles primaires, goûters philo, collections ad hoc et ouvrages sur le sujet se multiplient.

Au coeur de l'apprentissage

«Apprendre à penser est une chose difficile, une question complexe par essence. Il est donc nécessaire de commencer tôt. Or, l’idée prévaut depuis l’Antiquité que la philosophie est la discipline qui couronne l’apprentissage; on ne l’enseigne donc que très tard dans le cursus. Je pense au contraire qu’elle devrait se trouver au cœur de toutes les matières. En histoire, nous pourrions nous demander quelle est la nécessité de tirer des leçons du passé, en sciences, nous interroger sur la notion de vérité scientifique, en arts plastiques, sur ce qui fait une œuvre, etc.», énumère Edwige Chirouter, tout juste nommée à la tête de la nouvelle Chaire Unesco sur la pratique de la philosophie avec les enfants.

De 2005 à 2008, la philosophe française a mené des ateliers dans une école élémentaire de la Sarthe, à une vingtaine de kilomètres du Mans. Elle a été impressionnée par la capacité des élèves à s’emparer de sujets philosophiques, par leur attrait pour la complexité des choses. «Comme nous, ils ont peu l’occasion de discuter de manière sérieuse et argumentée des grandes questions de la vie. Et ils ont des intuitions: dans leurs propos, j’ai retrouvé les théories de Kant, Rousseau ou Heidegger. Le plus difficile est finalement de les faire sortir de leur posture de bons élèves, cherchant l’unique bonne réponse et attendant l’approbation de l’adulte. En cela, les enfants provenant de milieux moins favorisés sont plus décomplexés et s’en sortent mieux.»

L’école La Découverte à Genève pratique la philosophie depuis près de vingt ans. Tous ses professeurs sont formés et ses élèves initiés dès l’âge de 4 ans. Ce sera le cas également sur le campus de Mies, dont l’ouverture est prévue en septembre. «Nous prônons une école active, il est donc logique d’apprendre aux enfants à réfléchir et pas seulement à apprendre. L’école inculque des notions, mais se demande-t-on pourquoi?» note la directrice Catherine Firmenich. A Genève encore, le Département de l’instruction publique a décidé d’organiser cette année 360 ateliers pour des enfants de 5 à 12 ans dans le cadre du projet «Vivre ensemble», en collaboration avec l’association ProPhilo. C’est que la philosophie passe par le dialogue et l’ouverture d’esprit. Des vertus qui expliquent également son actuel succès.

Enjeu politique

«Ce n’est pas le but premier de la philosophie, qui est de renforcer le discernement, mais disons que la partie sociale est très importante. J’ai travaillé deux ans au Québec dans le cadre d’un projet de prévention de la violence et, après quelques mois d’ateliers, les insultes et les violences avaient disparu des classes. La réflexion et l’envie de partager ses idées l’emportaient», souligne Alexandre Herriger, intervenant spécialisé en philosophie pour les enfants, notamment à ProPhilo.

«Il y a un enjeu politique. C’est d’autant plus important aujourd’hui avec le flot d’informations, la chute des grands idéaux et la montée des fanatismes. La philosophie, qui suppose d’accepter qu’il existe une pluralité de réponses, ne peut pas être dans le dogmatisme», estime Edwige Chirouter. La France, la Belgique et le Luxembourg ont introduit un éveil à la philosophie dans le cursus primaire, affilié à l’éducation civique.

Jean-Paul Mongin, éditeur des Petits Platons, craint une perversion de la matière. «Beaucoup de choses sont menées sans suffisamment d’exigences. Le risque est de tomber dans le prêchi-prêcha. La philosophie n’est pas un catéchisme républicain de la tolérance et compagnie. Elle comporte au contraire une part radicale et peut entraîner des réflexions d’une grande violence. Cela dit, une heure de discussion même légère sera toujours mieux qu’une heure devant une télévision!» argue le Parisien. Et les formations se multiplient. En Suisse romande, ProPhilo, Eduphilo, l’Ecole internationale de Genève en lien avec l’Université Laval ou encore la Fondation SEVE proposent des modules.

Si tout le monde s’accorde à dire que la pratique philosophique est nécessaire à l’éducation des enfants et de futurs citoyens responsables, les méthodes divergent. Certains intervenants démarrent sur une question, posée ou non par les élèves, d’autres s’appuient sur une image ou une vidéo. D’autres encore, dans le courant de l’Américain Matthew Lipman, estiment que la littérature est une alliée incontournable. Edwige Chirouter a consacré sa thèse et un ouvrage paru chez L’Harmattan à ce sujet: L’enfant, la littérature et la philosophie. «S’appuyer sur une histoire permet d’incarner la problématique, d’ouvrir sur une pluralité de possibles et donc de clarifier ses valeurs. Cela introduit également un peu de distance entre le sujet et les participants à la discussion», défend l’experte, citant Claude Ponti comme l’un des auteurs jeunesse les plus enrichissants.

«Une bouteille à la mer»

La littérature classique peut être un levier formidable pour discourir de questions philosophiques, mais les ouvrages spécialisés se multiplient. Milan propose ses «Goûters philo», Gallimard ses «Chouette penser!», Albin Michel ses «Philofables», pour ne citer qu’eux. «J’ai réalisé il y a quelques années que beaucoup de collections évoquaient des questions philosophiques, mais que personne ne racontait l’histoire de la philosophie.

C’est l’ambition des Petits Platons», raconte Jean-Paul Mongin. Une trentaine d’ouvrages, traduits dans une trentaine de pays, mettent en scène Epicure et son acharnement au bonheur, le sage Socrate ou encore la forteresse intérieure d’Edith Stein. La collection des Touts Petits Platons, lancée récemment, entend amorcer la réflexion. Le premier volume se demande notamment ce qu’il serait advenu si les chevaux avaient été nommés girafes. En Suisse, La Joie de Lire a également démarré une série intitulée «Philo et autres chemins…».

«La plage d’innocence de l’enfance concède aux petits une liberté de questionnement qui se rétrécit ensuite en fonction de ce que donnent les parents et l’école. Cette collection ne propose pas un point de vue pédagogique, c’est une espèce de bouteille à la mer», image la directrice Francine Bouchet. Dans Socrate et son papa, d’Einar Øverenget et Øyvind Torseter, un jeune garçon s’interroge sur ce que deviennent les bonhommes de neige après l’hiver ou sur la perception des nuages. «Et cela amène à se questionner sur la mort ou le regard qui fait le monde», poursuit la Genevoise.

D’abord méditer pour mieux philosopher ensuite

L’âge idéal pour démarrer? Six ou sept ans, selon la plupart des professionnels car alors seulement l’enfant est capable de se décentrer et de quitter l’affect. «Si l’on évoque le bonheur, un tout petit parlera des câlins à sa maman. Plus tard, il formulera la régulation des désirs», cite Frédéric Lenoir, qui vient de publier «Philosopher et méditer avec les enfants» chez Albin Michel. L’essayiste prône l’usage de la méditation avant toute joute philosophique. «Cela calme le mental et permet paradoxalement d’aller plus loin dans la réflexion.» Ayant animé des ateliers à Genève, Abidjan, Montréal ou en Corse, le co-fondateur de la Fondation SEVE a été surpris par l’universalité des propos récoltés, quels que soient les milieux sociaux et les zones géographiques. «C’est encourageant! Les enfants sont tous sensibles aux notions de vérité, de justice et aux mêmes valeurs fondamentales. C’est à l’adolescence que la pression du groupe, la peur d’être rejeté et d’autres facteurs bousculent cela. D’où la nécessité de démarrer la philosophie très tôt, pour ancrer ces notions.» Je pense, donc je serai.

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