La pilule abortive sera vendue sur ordonnance dans tout le territoire suisse à partir du mois de septembre. La décision de l'Office intercantonal de contrôle des médicaments (OICM) était attendue, mais les réactions n'ont pas manqué d'être violentes, allant jusqu'à comparer l'action de la RU 486 à un génocide. «Ces insultes sont absurdes», commente laconiquement le professeur Etienne-Emile Baulieu, inventeur de la pilule et habitué à être la cible des opposants au droit à l'avortement. «Mes cours au Collège de France ont été interrompus par des fanatiques. Cette institution n'avait plus connu ça depuis 1890 quand Renan avait dit que Jésus était un homme. Aux Etats-Unis, des gardes du corps me suivent en permanence», raconte calmement celui qui a également été à l'origine des substances antivieillissement. «Des effets secondaires», conclut le scientifique.

La décision suisse de légaliser la prescription de la RU 486 vient après celle de huit pays de l'Union européenne. Le 5 septembre, nous a révélé le professeur, ce sera au tour d'Israël. Taïwan et l'Afrique du Sud ont également des projets concrets allant dans le même sens. Selon le chercheur lui-même, «une vague de réouverture» semble s'être dessinée.

Le Temps: La décision suisse intervient après celle de huit pays européens (Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Finlande, Grèce, Hollande et Espagne) d'autoriser l'usage de la RU 486. Votre pilule a longtemps été une invention maudite qui déchaînait des critiques virulentes. Sa perception est-elle en train de changer?

Etienne-Emile Baulieu: Oui. Un certain nombre de fantasmes sont longtemps restés liés à l'interruption de grossesse. La RU conjugue la cause des femmes et le progrès scientifique. Cette conjonction fait peur à ceux qui sont gouvernés par un sentiment machiste. Le pape s'est récemment opposé à ce que la RU soit administrée aux victimes de viols en Yougoslavie. Je regrette profondément cette déclaration. Je me souviens de discussions avec les autorités ecclésiastiques. Elles étaient inquiètes du fait qu'avec une pilule sur leur table de nuit, les femmes se sentiraient autorisées à faire n'importe quoi. Mais aujourd'hui, il y a une prise de conscience générale qu'il existe une continuité entre les cellules souches et l'être humain. On ne part plus de préjugés pour décider où commence la vie. On comprend qu'intervenir tôt va dans le sens des droits de la femme et du couple. Le passage de la chirurgie à la médecine, c'est-à-dire d'une opération physique à une opération chimique, avait pu laisser croire que tous les problèmes liés à l'avortement étaient réglés. C'est faux, bien sûr. Le médical rend la chose plus évidemment banale. Mais il faut savoir que l'avortement ne résulte pas seulement d'une intervention extérieure. Un retard dans les règles, par exemple, peut être dû à un avortement sans que la femme ne le sache. Mais cela reste une chose fondamentalement sérieuse, une décision intime qui concerne le couple.

– L'expression «pilule du lendemain» n'a-t-elle pas nui à la diffusion rapide de la RU 486 en l'assimilant à un acte médical simple et courant comme la prise d'un cachet d'aspirine?

– Dans une certaine mesure, oui. Elle est liée à la base biologique du produit qui arrête la grossesse avant la date des prochaines règles, entre 1 et 4 jours après l'acte sexuel. Dans cette expression, il y avait l'idée de ne pas faire apparaître le mot «avortement», très stigmatisant à l'époque. J'avais personnellement proposé «contragestion» pour contre-gestation. Comme «contraception» qui vient de contre-conception. Mais le mot n'a pas pris. Aujourd'hui, les choses ont évolué. Les gens savent qu'il y a un continuum technique entre la contraception et l'avortement, et que l'un ne vient qu'après l'échec de l'autre.

– L'usage de la pilule a été légalisé depuis de nombreuses années en France, en Grande-Bretagne et en Suède. Un demi-million de femmes ont déjà eu recours à la RU 486. Quelles leçons tirez-vous de toute cette expérience?

– N'oubliez pas que la Chine utilise, depuis des années également, une copie de la RU. A ce demi-million, il faut donc ajouter un nombre de femmes au bas mot vingt fois plus important. La leçon globale est que la pilule fonctionne très bien si elle est prise dans les délais, 49 jours après la fécondation. Quand les femmes ont le choix entre plusieurs méthodes, elles choisissent la RU 486 à 90%. L'autre constatation est que la pilule n'a pas influencé les courbes d'avortement dans les pays concernés. La technique d'avortement n'influence pas sur la décision. En dix ans, j'ai eu connaissance d'un grand nombre de cas, et j'ai constaté que si la prise de RU n'était pas possible pour une patiente, une autre technique était adoptée sans hésitation.

L'expérience acquise montre également que le niveau de sécurité atteint est aujourd'hui suffisant pour que les gynécologues privés administrent directement la pilule. Une solution qui me paraît être à même de mieux garantir le respect de la vie privée. La Suisse a une réputation de sérieux et d'indépendance. Elle pourrait servir d'exemple dans ce domaine.