Société

On ne peut plus rien dire! Vraiment?

Un peu partout, la même complainte aux vibratos déchirants. Le progrès social aurait accouché d’une créature hideuse: la censure. Peut-on vraiment ne plus rien dire, ou tous les propos haineux passent-ils seulement moins bien?

Dans son édito de fin d’année, publié par l’hebdomadaire Le Point et intitulé «2017, année de la sottise», le journaliste Pascal Praud écrivait: «Un nouvel ordre moral veille, entre maccarthysme et chasse aux sorcières. Twitter est la Kommandantur en 41. On vient pour dénoncer […] Impossible aujourd’hui de pratiquer le second degré sur les femmes, les Noirs, les homos. Car il s’agit bien de second degré, n’est-ce pas?»

Même son de cloche de la part du journaliste Philippe Vandel, qui confiait récemment à un webmedia, à propos de la liberté de parole à la télévision: «Coluche ne pourrait pas faire ses sketchs aujourd’hui. Dès que vous faites une blague, vous êtes sommé de vous excuser.» L’hebdomadaire français très à droite Valeurs actuelles en a aussi fait sa une, il y a deux semaines, dénonçant le «tribunal des bien pensants»…

Caricatures et autres excès

Aux Etats-Unis, l’alt-right (extrême droite) fustige, elle, les «social justice warriors», des guerriers de la justice sociale dont la blogueuse américaine Annaliese Nielsen est devenue la caricature préférée. Celle-ci avait demandé à un chauffeur de limousine de retirer la figurine de danseuse hawaïenne qu’il avait sur son tableau de bord, et qu’elle jugeait «offensante». Il avait fini par l’éjecter de son véhicule. Elle avait illico twitté avoir été malmenée par un «mâle blanc». Sauf qu’il était Asiatique, et qu’un client de la course partagée avait filmé la militante durant son altercation avec le conducteur: une furie hermétique à tout dialogue…

Certes, les social justice warriors ne sont pas toujours finauds. Tout comme ceux qui crient à la censure. Ainsi de l’animateur Tex, qui se dit victime de la «police de l’humour» parce que France Télévisions l’a licencié après sa «blague» sur les femmes battues («Les gars, vous savez ce qu’on dit à une femme qui a les deux yeux au beurre noir? On ne lui dit plus rien, on vient de lui expliquer deux fois»). Il devait se douter qu’il s’exposerait à une bronca quand tant d’associations rappellent que tous les trois jours, une Française meurt sous les coups de son conjoint… A moins qu’il ait mal jugé l’époque?

La fameuse pente glissante

Car ce fameux #OnNePeutPlusRienDire «ne désigne en réalité pas une censure, mais une situation nouvelle, en Europe du moins, où des choses qui passaient sans faire de bruit suscitent désormais des débats, explique le chercheur en sciences politiques Denis Ramond. On peut y voir paresseusement, et avec un usage imprécis des termes, de nouvelles censures, mais on peut y voir aussi l’élargissement du débat démocratique et la preuve de notre inépuisable ressource critique.»

Selon l’universitaire,#OnNePeutPlusRienDire est en réalité «une affirmation non seulement fausse, mais aussi catastrophiste, qui repose sur le vieil argument éculé de la pente glissante, figure typique du discours réactionnaire consistant à disqualifier l’ensemble d’un mouvement de dénonciation par les excès, finalement rares mais montés en épingle, auxquels ils donnent lieu. Et sans jamais s’inquiéter, en revanche, du caractère excessif des propos dénoncés…»

D’ailleurs, poursuit le spécialiste, ceux qui crient désormais à la censure «se réveillent un peu tard. Car dans la quasi-totalité des pays européens existent des dispositions juridiques contre les discours racistes, sexistes et antisémites depuis le début des années 1960. Ainsi, la France n’a jamais été une terre très favorable à la liberté d’expression. De nombreux films et ouvrages ont par exemple été censurés dès qu’il était question de la lutte contre la colonisation… Mais ce que les études poussées montrent, c’est que ces dispositions légales sont rarement utilisées. Donc ceux qui prétendent ne plus pouvoir s’exprimer font moins référence aux condamnations qu’aux réactions que suscite ce que l’on a coutume d’appeler des dérapages. Bref, ils déplorent que l’on ne puisse plus faire d’humour sexiste ou raciste ni d’allusions salaces.»

Une petite minorité dominante

Est-ce vraiment une régression? L’humoriste Thomas Wiesel lève les yeux au ciel dès qu’on lui demande, visiblement pour la énième fois, si l’humour ne serait pas frappé d’interdit ces temps-ci: «On peut encore rire de tout, mais la société est plus inclusive, ce que je trouve pas mal. Donc si on va piocher dans l’humour des années 50, qui était celui d’une petite minorité dominante, il faut s’attendre à ce que ceux qui ont gagné le droit de s’exprimer aujourd’hui disent qu’ils ne sont pas d’accord. Cette complainte est surtout la frustration de ceux qui tenaient le crachoir avant, et n’ont plus le monopole. En réalité, il y a plus de liberté. Pendant longtemps, par exemple, si on faisait une blague sur le sexe, la police venait directement vous chercher sur scène.»

La rengaine #OnNePeutPlusRienDire n’est pas nouvelle. Denis Ramond situe ses origines aux années 70, aux Etats-Unis, «où la liberté d’expression fait l’objet d’une protection constitutionnelle avec le premier amendement, unique dans les grandes démocraties occidentales, qui connaissent en général des dispositions contre les discours de haine. Paradoxalement, les Etats-Unis nous paraissent être le pays dont nous viennent tous les maux, un symbole de puritanisme.» La raison? L’émergence des activistes qui, pour lutter contre ces discours de haine autorisés aux Etats-Unis, ont trouvé une arme: le shaming, qui consiste à dénoncer sans relâche les propos haineux.

«Carmen» revisitée

«C’est ce qu’on appelle généralement le politiquement correct, poursuit le chercheur. Mais au fond, les gens qui dénoncent les nouvelles censures ne sont pas favorables à la liberté d’expression. Ce type de confusion se révèle avec la dernière mise en scène de l’opéra Carmen, qui montre une héroïne tuant son amant. Certains s’indignent, comme si la mise en scène venait censurer les autres, alors qu’elle ajoute une option et permet de voir les précédentes avec un autre regard. Donc les #OnNePeutPlusRienDire ne luttent pas contre la censure, mais contre la critique, et donc la liberté d’expression elle-même.»

Les grands gagnants de ce débat de plus en plus furieux sont les réseaux sociaux, qui se repaissent de la nouvelle «économie de l’indignation». Un phénomène auquel Le Monde a consacré un article récent, expliquant comment Facebook notamment suggère volontairement des contenus polémiques pour garder les abonnés captifs. Avec, au passage, une gratification narcissique pour l’outré. «S’indigner en ligne, c’est flatter son ego en collectionnant les like et les cœurs», constate le journaliste Olivier Clairouin, qui déplore qu’à terme, cette indignation systématique puisse «porter préjudice aux causes dont on pensait se faire l’écho». Mais chacun est-il trop occupé à comptabiliser ses retweets indignés pour s’en inquiéter?

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