Le Temps: Qu'est-ce qui vous a poussé à réaliser cet ouvrage?

Frédéric Lenoir: La relation de la société avec la mort est en train d'évoluer. On commence en effet à sortir d'une longue période de déni de la mort, qui a débuté à la fin du XVIIIe siècle. Plus la société s'est sécularisée, plus il a été difficile de faire face aux derniers instants, plus ceux-ci sont devenus source d'angoisse, jusqu'à devenir un tabou. Aujourd'hui, on sent un changement. On se rend compte par exemple de l'importance d'accompagner les mourants vers le terme ultime de leur vie. D'autre part, la mort est omniprésente à travers les médias.

– L'ouvrage que vous publiez est le premier du genre dans le monde francophone. Comment l'avez-vous organisé?

– La première partie est consacrée au regard que les mondes traditionnels ont porté sur la mort et l'au-delà à travers l'histoire. Dans cette perspective, on observe trois schémas principaux: la transmigration des âmes, la résurrection et l'existence d'un double qui poursuit une forme de vie diminuée et terne. Il est intéressant de constater que, dans les croyances traditionnelles, ce n'est pas la mort qui suscite la peur, mais l'enfer. L'angoisse devant la mort est finalement un sentiment assez contemporain. Dans la seconde partie, nous nous sommes attachés à considérer la mort au sein de la modernité. On remarque que la science a remplacé l'espérance religieuse. Le nouvel horizon de l'homme n'est plus l'immortalité, mais l'amortalité. Les progrès scientifiques permettent en effet d'envisager de reculer toujours plus loin l'instant de la mort.

– Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que la phase du déni de la mort arrive à son terme?

– On a été beaucoup trop loin dans l'occultation de la mort. Je remarque aujourd'hui qu'on s'intéresse de plus en plus à la manière de mourir. La Suissesse Elisabeth Kübler-Ross a été une pionnière dans ce domaine, en mettant l'accent sur la nécessité d'accompagner les mourants. Ensuite, il existe tout une recherche qui vise à inventer de nouveaux rituels d'adieu. Le nombre de personnes qui croient en une vie après la mort augmente, surtout chez les moins de 25 ans. La croyance à l'existence de l'enfer et à la réincarnation est très forte parmi ces derniers.

– L'encyclopédie permet de faire une histoire comparée de la mort. Avez-vous observé des invariants qui traversent toutes les religions?

– Oui. L'importance de l'instant de la mort en est un. Pour toutes les traditions religieuses, il est essentiel que le mourant soit conscient et lucide dans ses derniers moments. La nécessité de se préparer à la mort et de faire son examen de conscience est un autre invariant. L'idée que les actes de la vie ici-bas conditionnent l'existence dans l'au-delà apparaît aussi dans toutes les religions. Même dans le bouddhisme: le karma est une forme de jugement dernier. Enfin, la ritualisation de la mort est un phénomène propre à toutes les traditions religieuses. Mais elle s'exprimera différemment selon les conceptions de l'au-delà qui sont en jeu.

– Le déni de la mort dans les sociétés modernes représente une rupture anthropologique majeure. Quelles sont ses conséquences?

– Nous avons perdu la sérénité face à la mort. L'homme contemporain ne s'inscrit plus dans une communauté dont il sait qu'elle va lui survivre, ce qui procure un apaisement. La vie est la valeur suprême à ses yeux et, en la perdant, il perd tout. Or, vivre les yeux ouverts sur la mort donne une humanité plus pleine. Je pense avec Nietzsche que la perspective de la mort doit nous engager à vivre pleinement et intensément.

– Le philosophe Michel Hulin avance une hypothèse intéressante sur l'invention de l'au-delà. Elle ne procéderait pas d'un vouloir-croire mais d'un authentique savoir. Qu'en pensez-vous?

– En lisant le Livre des morts tibétain, on a l'impression que ses auteurs ont expérimenté ce qui est décrit. Certaines expériences spirituelles ou mystiques peuvent peut-être donner un avant-goût des états frontières entre la vie et la mort. Plusieurs religions évoquent les premières étapes que les mourants franchissent au moment du grand départ. Ces descriptions rejoignent d'ailleurs en grande partie les récits des personnes qui ont vécu des Near Death Experience (NDE), c'est-à-dire des expériences de mort approchée.

– Il existe maintenant des milliers de témoignages qui rendent compte de telles expériences. Quel nouvel imaginaire de la mort contribuent-ils à créer?

– Les NDE ont ceci d'intéressant qu'elles constituent un discours laïc relativement crédible sur le fait que la mort n'est peut-être pas un terme, mais un passage vers quelque chose de bienveillant. Elles contribuent ainsi à créer un imaginaire positif sur la mort et à faire baisser le niveau d'angoisse face à cette échéance. La plupart des gens qui ont vécu une telle expérience disent d'ailleurs qu'ils n'avaient pas envie de retourner à leur vie terrestre.

– Quelle est la crédibilité de ces témoignages?

– Ils ne prouvent rien. On ne sait toujours pas si les NDE procèdent d'une expérience objective, ou si elles sont le fruit d'une illusion produite par le cerveau au moment de la mort. Il y a là une vraie interrogation. Dans les pays anglo-saxons, des scientifiques s'y intéressent de manière très sérieuse.

– Quel est votre avis sur les progrès de la science qui permettent d'envisager l'amortalité?

– En regardant la mort en face, on apprend à vivre pleinement. Mais ce n'est pas à 20 ans qu'on y arrive. Aristote disait qu'on ne peut pas être philosophe avant 45 ans. Cependant, une fois qu'on l'est devenu, il nous reste peu de temps à vivre. Je pense que les progrès de la science qui nous permettent de vivre plus longtemps sont positifs, dans la mesure où ils nous donnent la possibilité de jouir plus longuement de cet âge mûr. A condition d'éviter le mythe de l'éternelle jeunesse et le déni de la mort.

– Dans une société qui arrive au terme du processus de sécularisation, le discours des Eglises sur la mort a-t-il encore une pertinence?

– Non, il n'est plus crédible. Les Eglises n'ont pas réussi à renouveler le schéma de l'au-delà, d'où l'intérêt pour les religions orientales. Le karma paraît plus compréhensible que l'enfer, le purgatoire et le paradis. Les Eglises ont aussi perdu la localisation de l'au-delà. Autrefois, on croyait que c'était le ciel. Maintenant, l'au-delà n'est plus qu'un lieu métaphysique, ce qui est plus abstrait.

La mort et l'immortalité. Encyclopédie des savoirs et des croyances, sous la dir. de Frédéric Lenoir et de Jean-Philippe de Tonnac, Bayard, 1686 p.