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Une micro-société fondée sur des valeurs de sagesse et de gentillesse. Voilà tout simplement – mais est-ce si simple? – ce qu’Edward A. Burger nous fait découvrir dans son documentaire, One Mind – Une Vie zen. Actuellement sur les écrans romands, ce film présente avec une magnifique délicatesse le quotidien du monastère bouddhiste de Zhenru à Jiangsi, dans la province chinoise du Guizhou. Et alors? En quoi cette bulle de quiétude où chaque acte, chaque moment semble être vécu comme le premier, peut-elle nous aider dans nos vies saturées et secouées?

En nous montrant que «nous sommes tous des bouddhas déjà prêts et mûrs pour la libération, la paix, la bouddhéité», répond le cinéaste américain, lui-même initié. «Les moines n’ont pas le regard lunaire ou extatique et n’écrivent pas de poèmes inspirés par les mousses qui poussent sur les arbres», poursuit-il, en marge de son documentaire. «Ils sont ancrés dans la réalité, travaillent aux champs ou en forêt et traversent des instants de joie, mais aussi des doutes et des peurs.»

Leur force? «Cultiver une auto-réflexion saine qui leur permet de conserver un état zen et bienveillant. Tout le monde, partout, tout le temps, peut en faire autant.» De fait, visionner ce film libère l’esprit, ouvre de nouvelles perspectives, plus réconciliées et souriantes avec notre environnement, et procure une forme de détachement. Un vrai pansement pour les excités des grandes cités!

Entraîner à l’attention

Avez-vous déjà regardé une goutte d’eau se former, gonfler, puis céder sous son propre poids? Avez-vous déjà observé une araignée tisser sa toile avec application? Avez-vous déjà fixé un homme en train de prier ou de méditer? One Mind propose tous ces moments en suspens. Parce qu’il privilégie «un langage créatif qui puisse rendre compte de sa vie intérieure et de sa perspective spirituelle», Edward A. Burger pratique un cinéma qui «entraîne à l’attention». Une sorte d’arrêt sur image ou des actions douces et denses qui permettent au film de s’écouler sans ennui, alors que le scénario est tout sauf trépidant.

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L’intérêt qu’on porte à ce déroulé paisible de tâches quotidiennes (l’agriculture biologique, la préparation du repas, la méditation, etc.) est lié à la personnalité fascinante de ces moines sans âge, qui se disputent amicalement la meilleure cueillette de thé ou partent à la recherche d’un bœuf volage.

Cette séquence de la «poursuite» du bovin est particulièrement savoureuse. Le moine commis à cet office suit l’animal dissident, le repère dans les hautes herbes, mais jamais ne le circonscrit vraiment. Du coup, le ruminant au pelage noir et à l’œil placide s’émancipe à nouveau dès qu’il en a envie et le préposé se relance à sa recherche, sans montrer le moindre signe de contrariété. Difficile d’imaginer pareille placidité dans nos pâturages. Encore que certains bergers d’alpage partagent sans doute avec le moine bouddhiste le même rapport amusé et confiant à la nature…

Personne n’appartient à personne

Le bœuf joue aussi un rôle symbolique. A un moment du film, le dharma, ou enseignement bouddhiste, rappelle au jeune pèlerin: «Ne quitte pas des yeux le bœuf fougueux lâché en liberté dans la forêt de ton mental.» La maîtrise de ses émotions est au cœur de la quête, rappelle le cinéaste. «Pour un être éveillé, la naissance et la mort, c’est comme si vous ou moi allions chercher une baguette à la boulangerie du coin. L’esprit de l’être éveillé fonctionne sur le temps «infini». Vaste et sans limites.»

Personne n’appartient à personne, il y a une route tracée pour chacun qui dépasse la volonté des hommes, dit une autre loi bouddhiste. Un enseignement très précieux pour les gens qui ont perdu un proche, spécialement un enfant…

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Ce détachement, les moines de Zhenru l’expriment notamment en se rasant le crâne. «Dans les mythologies indienne et orientale, le cheveu est un signe de fierté, de puissance et d’identité», explique un disciple âgé alors qu’un barbier lui savonne la tête dans la cour du monastère. «En renonçant aux cheveux, on renonce au moi.» Une attitude qui rappelle ces mots initiaux du dharma: «Jeune pèlerin, débarrasse-toi de l’agitation mentale et reste ainsi dépouillé.»

La tortue rebelle

Bien sûr, cette invitation à se tourner vers leurs paysages intérieurs est d’autant plus réalisable que ces moines vivent à l’abri, loin de l’agitation de la civilisation. Posé au milieu d’une végétation abondante, le monastère de Zhenru semble flotter entre brumes épaisses et montagnes muettes. De plus, ses résidents suivent des rituels répétitifs où l’entrée en méditation est scandée par des cloches, des percussions et des chants.

On sent l’entraînement. Et cette tranquillité se retrouve encore lorsque les disciples plantent des citrouilles en retournant la terre avec une serfouette ou coupent à la machette des troncs de bambous pour clôturer les champs et alimenter le feu qui permettra de cuire le dîner. Aucune machine à l’horizon. Uniquement le silence, interrompu par les coups portés sans précipitation.

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Un moine très âgé explique encore: «Etre bouddhiste signifie cultiver un cœur bon. Mais on ne naît pas avec cette bonté. Cela nécessite plusieurs vies d’un travail acharné.» Tout en dressant ce constat, il bénit trois tortues, dont une, rebelle, veut toujours s’échapper. «Trouve l’illumination!» lui lance le doyen en appuyant son pouce sur sa carapace. Une fois bénies, les tortues sont remises à l’eau. Hommes ou animaux, même topo.

Ma vie dépend de moi

Au monastère, la vie s’écoule conformément à un code zen établi il y a plus de 1200 ans. A l’écart des flots de paroles, d’explications et de justifications qui font notre condition. Seuls se déchaînent parfois les vents, l’orage et le tonnerre. Mais même cette tempête saisie par le cinéaste semble dans l’ordre des choses. Autant dire un paradis de quiétude, tout de même bien éloigné de notre réalité stressée.

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Oui, mais, nuance le cinéaste, «ces moines ne sont que des pratiquants d’un niveau avancé de ce que nous pouvons tous faire: reconnaître notre potentiel en tant que bouddha et aller de l’avant. A travers cet enseignement, j’ai appris que ma vie ne dépendait que de moi, non pas à la manière des bonnes résolutions, mais d’une manière très subtile et profonde. En romançant trop la vie de ces moines, on ignore notre propre potentiel. En même temps, ils nous inspirent énormément. C’est pourquoi je fais ces films.»

Et on lui dit merci, car cette heure passée en compagnie des moines de Zhenru donne de l’air à notre vie.


«One Mind», d’Edward A. Burger: CDD à Genève; Zinéma à Lausanne; Cinéma d’Oron; Cinéma Minimum, Neuchâtel.